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marie-claire.laberge@sympatico.ca
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Alexandre-Georges-Pierre
Guitry dit SACHA GUITRY
1885 St-Pétersbourg - 1957 Paris
Monsieur Sacha Guitry,
Maître de l'ironie et des mots d'esprit.
Suite à une cueillette d'informations à votre sujet, je ne vacille pas encore
sous vos appâts séducteurs. Vous ne produisez pas l'effet escompté. «Une de
perdue, dix de retrouvées», pourriez-vous répliquer... J'en suis fort aise.
Vous êtes un paradoxe, un personnage à dimension supérieure, peut-être, mais
surtout, monsieur MOÂ, parfois insupportable et capricieux.
Émule de Molière, Beaumarchais, Feydeau, vous êtes devenu. Ce dernier fut,
avec Sarah Bernhardt, témoin, lors de votre premier mariage en 1907, avec
Charlotte Lysès. Au cours de votre vie tumultueuse, il devait s'ensuivre
quatre autres unions. Celles avec Yvonne Printemps (1919-1932), Jacqueline
Delubac (1935-39), Geneviève de Séréville (1939-44), et finalement, la
dernière, avec Lana Marconi, épousée en 1949.
Sans doute, vous appliquiez les mots d'esprit que vous vous plaisiez à
déclamer: si les femmes savaient combien on les regrette, elles s'en iraient
plus vite. C'est entre 30 et 31 ans que les femmes vivent les dix meilleures
années de leur vie. Le mariage est comme le restaurant: à peine est-on servi
qu'on regarde dans l'assiette du voisin. Après avoir pris une femme dans ses
bras, on l'a sur le dos.
Malgré ces réflexions amères sur l'éternel féminin, teintées d'accent
misogyne, vous aimiez sûrement les belles femmes et surtout les jeunes femmes
qui flattaient votre image de vedette, de star de la scène. Cependant, votre
histoire ne se résume pas à votre vie amoureuse. À la lecture des Souvenirs
de Henry Dauberville, directeur de la galerie Bernheim-Jeune, votre neveu
d'adoption, dont les parents furent vos amis et ceux de votre illustre père,
le monstre sacré Lucien Guitry, je vous rencontre sous différents éclairages.
Homme en avance sur votre temps, auteur de théâtre léger mais non superficiel
(124 pièces), cinéaste (36 films), acteur à la diction particulière et à la
voix incomparable, metteur en scène et réalisateur, vous êtes le digne fils
de vos parents comédiens. Non seulement, vous avez suivi leurs traces en
touchant au théâtre, au cinéma, à la radio et l'écriture, mais vous vous êtes
intéressé à la peinture et au dessin. Ami de Monet, Renoir, Vuillard, vous
avez côtoyé les plus brillants artistes de la Belle Époque, des années folles
et de l'après-guerre.
Le «marié» le plus opiniâtre de France, porté aux nues et traîné dans la
boue, parfois par les mêmes personnes, vous avez cru au pouvoir de
l'illusion. «Amuser, faire rire, distraire, n'était-ce pas mon métier?»
prôniez-vous. Vous avez laissé l'image d'un homme frivole, mondain, qui
roulait en Cadillac blanche, collectionnait les tableaux, les objets d'art,
au même titre que vos femmes, mises sous clé chaque soir, par jalousie ou par
peur d'être cocu, avec cette propension à tout mettre en scène.
Avec un certain mépris pour autrui, tous les privilèges vous étaient dûs,
même ceux de ne pas admettre l'égalité de l'impôt. En dépit de vos plaidoyers
les plus virulents, le fisc eut partiellement raison de vos excès et la vente
de certaines de vos oeuvres d'art s'imposa, pour régler des ennuis
financiers.
Fier d'être Français, vous avez émerveillé les occupants de la France
occupée, avec votre art de l'à-propos. Malheureusement, en août 1944, vous
êtes arrêté et emprisonné au camp de Drancy, sans considération pour votre
statut glorieux... Cet épisode difficile et humiliant assombrit votre étoile
et porta atteinte à votre énorme MOÂ, votre ego narcissique. Peut-être vous
a-t-il rapproché du vrai monde, de votre cher public, celui qui défila en
grand nombre devant votre dépouille en juillet 1957?
Depuis, l'eau a coulé sous les ponts et comme le dit François Truffaut, «vous
n'avez plus d'ennemis, puisqu'on vous reprochait avant tout d'être vivant.»
Avant de vous laisser reposer dans l'une de vos célèbres robes de chambre, en
souvenir de votre muse de l'entre-deux-guerres, Yvonne Printemps, je fredonne
avec elle.
C'est la saison d'amour, c'est le joyeux retour du soleil, du muguet, du
lilas.
Viens profiter de tout cela. Viens fêter les beaux jours car les beaux jours
sont courts.
Souviens-toi que plaisir d'amour ne dure pas toujours.
Monique L. P-B
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Sacha
Guitry
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Ah, Madame, la lecture de
votre lettre me laisserait presque sans voix. Dès le début, j'en viens à
penser: «Déjà les insultes!». Vous m'appelez Monsieur, certains, et des plus
illustres, m'ont appelé maître. Oh, je sais que désormais ce mot ne signifie
plus grand chose, mais j'y tiens, non pas comme marque de respect (le respect
d'inconnus m'importe peu), mais de reconnaissance. J'aime à être reconnu,
est-ce de la fatuité? Non, c'est le simple désir de voir, dans le regard des
gens, cette étincelle qui vous prouve que ce n'est pas que pour vous, mais
aussi pour ce que vous avez écrit, que l'on vous reconnaît. Par «ce que vous
avez écrit», j'entend les quelques lignes, mètres de bobine, émissions de
radio, dessins qui vous survivent...
Vous me dites ne pas vaciller sous mes appâts, sachez, Madame, que tel
n'était pas mon dessein, lorsque je cherche à plaire, sachez que j'aime à
m'en donner les moyens, le mal, et que lorsqu'une femme me tombe toute crue
dans les bras, je me demande ce que cela cache. Imaginer que les femmes se
pâment sur votre passage et s'en féliciter est une preuve de bêtise et du
manque de respect que l'on a pour soi-même. Certains font des bons mots comme
les oies font du foie gras, où est le plaisir dans tout cela? Il en est de
même pour l'effet que l'on fait aux femmes, s'il n'y a pas d'effort, où est
la performance?
Vous me traitez de paradoxe et de personnage à dimension supérieure, j'en
accepte l'augure mais pourquoi tout gâcher d'un mot, ce «peut-être» était-il
nécessaire? Pourquoi vous saisir de ce lieu commun du Môa? Vous le savez,
j'ai déjà dit que si ceux qui critiquent ma façon de dire «moi» était de mes
intimes ils sauraient comment je dis «toi». Alors pourquoi me reprocher
d'avoir pour moi-même un tant soit peu d'estime? La fatuité, c'est l'orgueil
des autres. J'ai effectivement de l'orgueil, je crois en moi car je suis l'un
des seuls êtres à ne pas m'avoir déçu, ou si peu... Doit-on se détester pour que
les autres vous aiment, Madame? Dois-je être faux, et me vouer aux Gémonies
pour que vous éprouviez un quelconque intérêt pour moi? Non, Madame, je ne
mentirai pas, même pour vous être agréable.
Et puis, zut, cette façon que vous avez de me citer m'ennuie. Que l'on me
cite, passe encore, mais que l'on écorche mes mots en me les resservant,
voilà qui est un peu fort. J'aurais dit, d'après vos sources, que «Après
avoir pris une femme dans ses bras, on l'a sur le dos». C'est faux, il m'est
arrivé de dire qu'«On a les femme dans les bras, puis un jour sur les bras,
et bientôt sur le dos». Avouez que c'est un peu moins abrupt...
Vous me traitez de misogyne et me taxez d'amertume, qui vous en donne le
droit? Oh, je sais, les féministes ont tous les droit, surtout celui de jeter
leurs idées (et encore...) en tous lieux et en tous sens comme s'il
s'agissait de vérités révélées. Léo Campion affirmait que «Le misogyne adore
les femmes. Comme il les adore, il les pratique. Comme il les pratique, il
les connaît. Et c'est parce qu'il les connaît qu'il est misogyne». Je n'ai
jamais été misogyne, je reconnaîtrais facilement que les femmes nous sont
supérieures, si cela pouvait les dissuader de se prétendre nos égales.
Rajoutez à cela que la vie sans femme me paraît impossible, je n'ai jamais
été seul, la solitude c'est être loin des femmes. Jamais je n'ai été loin,
par contre j'ai été contre, tout contre...
Frivole, mondain? Vous voyez là des insultes? Si par ces mots vous entendez
que je n'ai jamais feint une gravité que n'aurait été qu'une façade, si vous
pensez que je ne me suis jamais complu dans une austérité de tartuffe, alors
soit, j'ai été frivole et mondain. Et oui, le fisc a eu raison de certaines
de mes oeuvres d'art, les impôts ont violé mon sanctuaire, m'ont ravi des
pièces de toute beauté. Est-ce ma faute? Oui, j'ai toujours eu le talent de
dire ce que je pensais, de tout et de tous. En ces périodes, la vérité,
l'honnêteté ne faisaient pas le bonheur. J'ai donc payé ma franchise.
M'affranchir du pouvoir m'a fait franchir la ligne rouge, celle du
contribuable, sur liste noire, qui voit son patrimoine dépecé, au nom de
l'égalité républicaine qui coupe plus de têtes qu'elle n'en sauve.
Et enfin, Madame, je vois sous votre plume que j'ai émerveillé les occupants
de la France occupée. Merci, Madame, vous me donnez, une fois de plus, la
tribune pour remettre les choses à leur vraie place. Jamais je n'ai fait
jouer une de mes pièces en Allemagne, renonçant à de substantielles rentrées
d'argent, la seule exception étant une pièce jouée dans un camp de
prisonniers, pour les prisonniers, avec interdiction qu'elle serve pour les
Allemands. Je suis resté en France car, n'ayant rien à me reprocher, je ne me
voyais pas fuir devant certains qui, ayant collaboré, devenaient, tout à
coup, des libérateurs, des Résistants de la première heure, trop heureux de
pouvoir livrer une charogne à leur nouveau maître. J'ai distrait la France,
car le rire, c'est l'espoir, j'ai fait jouer des Juifs, car le talent n'est
pas fonction de la religion, j'ai soutenu mes amis, qu'importe la religion
qui était la leur à l'époque, j'ai obtenu des libérations de prisonniers,
j'ai été à Drancy, comme prisonnier... Avouez que, pour un collaborateur,
grâcié car arrêté sur des on-dit, sans une seule preuve, fatalement, j'étais
innocent, j'ai eu une guerre mouvementée...
Comme vous le voyez, Madame, j'ai su trouver dans votre lettre des motifs de
réponse. Vous ne m'avez pas interrogé, vous m'avez condamné. Vous ne m'avez
pas considéré, vous m'avez enterré. Et bien sachez que, non seulement, vous
n'êtes pas la première, mais, soit dit en passant, vous n'êtes en rien la
dernière. Je finirai cette lettre d'une phrase, prononcée un soir à
l'attention de ceux qui me reprochent mon ego: «Ces gâteaux à la crème sont
si bon que j'ai l'impression que je me mange moi-même».
À bientôt donc, Madame, je n'ose vous souhaiter bon appétit...
Sacha Guitry
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