Selen
écrit à

   


Carlo Gesualdo

     
   

Qui êtes-vous?

    Monsieur Gesualdo,

Je vous découvre sur Dialogus. Je n'ai pas l'honneur de connaître votre histoire, votre oeuvre et votre réputation, mais je brûle d'en savoir davantage, si vous voulez bien me répondre.

Respectueusement,

Selen



Sélen,

Vous êtes ici la première à vous intéresser à moi. Ma fatigue et mes douleurs m'empêcheront de vous répondre longuement, mais je vais faire du mieux pour me présenter à vous.

Je me nomme Carlo Gesualdo, prince de Vénosa. Je suis le fils de Fabrizio et Girolama Gesualdo, et frère de Luigi et Léonora. À la mort de mon frère Luigi, j'ai hérité de la principauté de Vénosa en Italie, et plus précisément en Lucanie. Ma deuxième demeure se situe à Gesualdo, c'est une vieille forteresse qui aurait été bâtie par mes ancêtres vers le VIIIème siècle.

Jeune, j'étais passionné de chasse et de musique. je les pratiquais avec rigueur, exactitude et amour. Mais depuis que j'ai tué ma femme, je n'ai jamais retrouvé ces plaisirs-là.

Je me trouve maintenant meurtri par les remords et une haine particulière. J'attends sagement la mort en priant et en jouant une musique qui me paraît de plus en plus amère. J'ai beaucoup de mal à juger mes compositions musicales. Elles semblent toutefois bien appréciées dans les cours où je me suis jadis rendu afin de rencontrer mes semblables: les princes, mais surtout les musiciens.

Sélen, je vous remercie pour l'intérêt que vous portez à ma pauvre vie. Si vous souhaitez des éclaircissements sur celle-ci, je suis évidemment prêt à reprendre la plume pour vous les fournir.
En ôtant la vie de ma bien-aimée, je me suis condamné à attendre la mort avec dégoût.

Carlo Gesualdo
 

Prince,

Je suis infiniment honorée de votre prompte réponse. Vous savez que j'appartiens au futur, en ce qui vous concerne, et une chose me trouble: vous dites avoir arrêté de composer en 1613, et d'après les informations données par Dialogus, la porte du temps qui nous permet de communiquer, c'est depuis cette même année que l'on n'a plus signe de vie de votre part.

De quelle année m'écrivez-vous donc?

Respectueusement,

Selen


Bien chère Selen,

J'ai effectivement arrêté de composer vers le début de l'année 1613, suite à de trop nombreux malaises, et à des quintes de toux répétées (dues à un hiver très rigoureux). Nous sommes toujours en 1613 et les beaux jours sont revenus depuis quelques temps maintenant. Mais sachez que le temps a peu d'importance pour moi, j'attends ma fin maintenant, je me sens peu de forces pour continuer à vivre, à composer. Lorsque je rejoue ma musique, je la trouve terne, et j'ai d'ailleurs beaucoup de mal à faire sonner mon luth car je me sens souvent très affaibli.

Je laisse les jours passer sans me soucier du calendrier.

Voyez-en là quelques signes du désespoir qui me hante. En ôtant la vie de ma bien-aimée, je me suis condamné à attendre la mort avec dégoût.

Carlo Gesualdo


Prince,

Ma compassion pour vous est immense. Voulez-vous me parler de celle dont la mort vous fait mourir, ou est-ce trop vous demander?

Respectueusement,

Selen


Selen,

Je vous demande de bien vouloir me pardonner pour le retard que j'ai fait prendre à notre correspondance. Je me trouve particulièrement affaibli ces temps-ci par des quintes de toux incessantes. Je me demande parfois si je ne vais pas y laisser la vie. Après ces crises, il m'arrive d'appercevoir quelques démons qui viennent me tournoyer autour et qui ne me lâchent pas de plusieurs jours. Je reviens à ma conscience lorsque mes fidèles serviteurs me rouent de coups de bâtons et me fouettent jusqu'au sang.

Je vous le disais, mon quotidien est bien difficile, mais rien ne m'empêchera d'évoquer le souvenir de ma douce Maria. C'est en 1586 que j'ai épousé ma cousine Maria d'Avalos. La pauvre était déjà deux fois veuve, alors agée de 25 ans. Rien ne pourra m'ôter le souvenir de cette merveilleuse femme, si joviale, si passionnée. Mais hélas! Si peu interessée par ma musique... J'essayais pourtant de lui dédier de beaux madrigaux, sans résultats... Et j'avoue qu'elle me refusait souvent les plaisirs dont jouissent normalement les couples. Mais il semblerait qu'elle s'en privait moins que moi, notamment avec ce diable de Carafa. Maudit soit-il!

Maria égayait les couloirs du palais de par sa présence. Sa mort reste pour moi une grande perte. Il ne se passe pas un jour sans que je pense à elle. Je lui ai même fait construire une chappelle à son nom «Santa Maria delle Grazie». Je m'en voudrai jusqu'à la fin. En ôtant la vie de ma bien-aimée, je me suis condamné à attendre la mort avec dégoût.

Bien cordialement,

Carlo Gesualdo



Cher Prince,

Si ce n'est pas trop vous demander, pourriez-vous m’éclairer sur «ce diable de Carafa» et les diverses infidélités de votre femme?
Avec toute ma compassion,

Selen



Chère Selen,

Ma femme était tout simplement attirée par les hommes gaillards, beaux et séduisants. Pas par ceux qui composaient ou jouaient de la musique à longueur de temps… Quant à «ce diable de Carafa», il s’agit de Fabrizio Carafa, duc d’Andria et comte de Ruvo, villes situées non loin de mes terres de Venosa et de Gesualdo. Elle le côtoyait assez régulièrement, aux dires de mes valets, ils se retrouvaient lors des diverses fêtes données par nos pairs voisins. C’est lorsque je m’absentais pendant plusieurs journées que ma Maria me trompait avec ce maudit Carafa. Il ne mérite que ce qu’il a eu: des coups de couteau dans l’abdomen et une exposition temporaire sur les marches de mon château.

Selen, ne soyez pas choquée par mes propos. En ôtant la vie de ma bien-aimée, je me suis condamné à attendre la mort avec dégoût.

Bien cordialement,

Carlo Gesualdo



Prince,

Ne pensez pas tant à la mort, elle arrive de toute façon assez tôt pour chacun de nous tous. Nous avons pourtant toujours plus ou moins le temps de jouir encore de la vie, c’est une chose très importante. Si vous connaissez Stefano Landi et son Bisogna Morire ou Passacaglia della vita, vous verrez que le poète, qui parle toujours de la mort, nous fait découvrir tout ce que l’on peut faire avant que la dernière heure ne vienne. D’un autre côté, votre envie de mourir est peut-être stimulée par la mort de votre Maria. Pensez aussi que, même si elle vous attend sûrement au paradis, elle ne voudrait pas vous voir mourir de chagrin. Ce qui est fait est fait, il faut tourner la page.

Pourquoi avoir fait cela? En lui ôtant la vie, vous vous êtes donné la mort alors que vous auriez pu vivre heureux. C’est ça qui vous déplaît, n'est-ce pas?

J’ai enfin réussi à trouver quelques pièces instrumentales de vous, il semblerait qu’on les ait imprimées malgré vos désirs…

Courage…
Monya



Très chère Monya,

Un grand merci pour votre gentillesse et vos mots rassurants. Non, je ne connais pas ce Stefano Landi. Qui est-il? À son nom, je pense qu'il est Italien… Mais quelles sont ses œuvres? S’agit-il de compositions ou de poèmes?

Je suis infiniment heureux que quelques-unes de mes pièces instrumentales soient entre vos mains. Pourriez-vous m’indiquer lesquelles, s’il vous plaît? Je vous en serais infiniment reconnaissant.

Concernant Maria, je crains qu’en lui ôtant la vie je me sois confisqué tout bonheur terrestre, sauf celui de composer et jouer ma musique. Mais est-ce cela, le bonheur? Je passe le reste de mes journées allongé, fiévreux, plein de mauvaises pensées. Et je sais que mes gardes et serviteurs ont peur de moi…

En ôtant la vie à ma bien-aimée, je me suis condamné à attendre la mort avec dégoût.

Bien cordialement,

Carlo Gesualdo