Votre fille Judith
       
       
         
         

houbahoubahop@ifrance.com

      Bonjour monsieur Gautier.

J'écris ce mail pour vous remercier d'avoir écrit vos textes et pour vous poser une petite question: étiez-vous vraiment convaincu du talent littéraire de votre fille Judith?

PS: Je vous félicite: la majeure partie de vos oeuvres romanesques vient de paraître (décembre 2002 je crois) dans la très prestigieuse collection de «La Pléiade».

Votre sincère admirateur

 

       
         

Théophile Gautier

      Monsieur,

Je vous remercie à mon tour d'apprécier mes écrits et je me félicite avec vous d'apprendre que mes oeuvres trouveront encore des lecteurs dans cent trente ans!

Votre question à propos de ma fille m'intrigue quelque peu je vous l'avoue. Signifie-t-elle que Judith est tombée dans l'oubli ou au contraire qu'elle jouit d'une réputation et d'une considération inimaginable à mon époque?

Pouvez-vous me dire ce que le XXIème siècle pense de Judith Gautier?
         
         

houbahoubahop@ifrance.com

      Le 21ème siecle ne pense rien de votre fille car il ne la connait pas. Elle est complètement tombée dans l'oubli. C'est pourquoi je me demande si votre admiration pour son talent était réelle ou si vous étiez aveuglé par votre amour filial.

Plus généralement d'ailleurs on ne trouve que très peu de jugements feroces sur vos contemporains dans vos articles... Pourquoi cette complaisance?
         
         

Théophile Gautier

      Cher monsieur,

Je suis désolé d'apprendre le triste sort réservé par la postérité à ma fille.

Je ne pense pas qu'elle mérite cet oubli et, pour répondre sincèrement à votre question, je suis persuadé qu'elle possède un réel talent.

Je parle au présent de Judith car je ne puis m'habituer au fait qu'elle n'est plus pour vous qu'un fantôme du passé.

Je ne peux que vous recommander de lire «Le livre de Jade», «Le dragon impérial» ou bien «Iskender» pour vous faire une idée de ses dispositions. Ces trois livres méritent de vivre!

Son oeuvre a été acclamée par Anatole France, Villiers de l'Isle-adam, Flaubert et Mallarmé... Ce n'est pas négligeable n'est-ce pas?

En ce qui concerne la deuxième partie de votre lettre je ne puis que vous confesser un dégoût profond de l'attaque ad hominem.

J'ai vécu, je vous le rappelle, les débuts du romantisme et je me souviens des sarcasmes et de l'aveuglement des critiques chenus de cette époque envers leurs jeunes confrères en littérature.

Je ne souhaite pas faire partie à mon tour des barbons et j'ai pris la décision de n'attaquer personne.

Il est vrai que je préfère encenser que critiquer: est-ce si grave? Est-ce vraiment de la complaisance?

L'histoire littéraire jugera des mérites de chacun et je trouve plus confortable de ne point m'aliéner mes contemporains.

Je suppose qu'il se trouvera des gens pour fustiger ma lâcheté, mes faiblesses à l'égard du pouvoir en place ou mon indifférence politique.

À ceux-là je répondrai que seule mon oeuvre importe à mes yeux et que je méprise trop souverainement les vulgaires soubresauts de la société pour me lancer dans cette arène.

Serviteur Monsieur.