Votre ami Gérard |
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| Cher Monsieur Gautier, Dans ma pensée et mes souvenirs littéraires vous êtes étroitement associé à un auteur que j'aime particulièrement et qui se disait votre ami, Gérard de Nerval. Vous avez vécu ensemble des moments de bohème alors que vous n'étiez que de fougueux enthousiastes de la littérature romantique. Que gardez-vous de cette figure étrange que fut Gérard de Nerval? Respectueusement, Frédéric Rabat |
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| Cher Monsieur Rabat, Gérard de Nerval était pour moi un ami très cher, un ami d'enfance, un presque frère. Nous nous sommes connus au collège Charlemagne lorsqu'il portait encore le nom de Gérard Labrunie et que nous avions à peine plus d'une dizaine d'années. Plus tard il fut le confident de mes premiers essais poétiques car il était devenu pour moi plus qu'un camarade: un modèle. À dix-sept ans il avait déjà eu un volume de vers publié et il avait brillamment traduit le Faust de Goethe. C'est par Gérard que je fus présenté à Hugo, rue Jean-Goujon, et vous savez combien cette rencontre a été déterminante dans ma vie (c'est d'ailleurs lui qui m'apporta de la part d'Hugo les places pour la première d'Hernani). C'était alors l'époque heureuse du Romantisme et nous avions l'amour de l'Art et l'horreur du bourgeois. Nous nous sommes lancés ensemble dans l'aventure sans lendemain du "Monde dramatique" que Gérard avait créé pour l'amour de Jenny Colon. Nous avons vécu ensemble dans la bohème du Doyenné avec tout le bataillon de la jeunesse artiste de l'époque: Eugène Delacroix, Camille Rogier, Petrus Borel et tant d'autres! Quelle amertume aujourd'hui de se ressouvenir ainsi de nos amours de jeunesse: la Cydalise, La Victorine. Comme le dit si bien Gérard: Où sont nos amoureuses ? Elles sont au tombeau... Après cette époque bénie nous avons continué à nous soutenir mutuellement: Gérard tenait notamment ma chronique dramatique lorsque je partais dans mes voyages littéraires. Il était toutefois de plus en plus clair pour ses amis que sa merveilleuse originalité devenait progressivement une morbide folie-jusqu'à ce jour funeste et glacé de janvier 1855. Vous me demandez, Monsieur, ce que je garde comme souvenir de Gérard de Nerval: je ne peux que vous répondre qu'il était un vrai écrivain et que nos coeurs étaient frères. Serviteur Monsieur Théophile Gautier |