| | | Ma Clarimonde à moi s'appelait Thérèse Bourdon.
J'avais quinze ans et
elle 23. C'était à Montréal, ma ville natale, dans le quartier Hochelaga, où
j'ai passé le plus clair de ma vie de jeunesse. Thérèse était la fille d'un chef
de pompier. Son père s'appelait Lucien, sa mère Éva Bourgoin. Elle avait deux
soeurs, aussi attirante qu'elle: Rita et Céline.
Thérèse n'a vécu que
dans mes rêves. Jamais je j'ai osé lui parler. Avec elle en rêve, j'ai vécu un
conte fantastique, qui perpétua mon adolescence jusqu'à un âge avancé. Tous les
matins, je m'arrangeais pour attraper le même tramway qu'elle et j'allais
parfois m'asseoir tout près, quitte à la contempler à la dérobée.
Elle
était rousse brune, avait les yeux bruns, la peau légèrement rousselée, le
visage oblong, pas réellement jolie mais il se dégageait de son regard un
attrait irrésistible. Elle me rendait fou, moi, le fils d'une marâtre, qui
rêvait de romance et de consolations dans les bras et le lit d'une belle femme.
Ce que j'en ai vécu des épisodes tout en rêves avec Thérèse, ne sachant quoi lui
dire.
Il y en eut d'autres. Comme Thérèse, des femmes lointaines et
belles, des femmes dont je rêvais mais que je n'aurais jamais accostées. Il y
eut la cantatrice allemande Erna Sack, que je suis allé voir en récital et dont
j'écoute encore les disques. Elle avait un air qui me faisait penser à Thérèse,
une femme qu'on ne voit que dans les rêves. Il y eut l'actrice italienne
Eleonora Rossi Drago, en grande robe de bal. Je les aime en robes de bal,
éloignées dans une grande salle, isolées dans un faisceau de lumière, chantant à
la fois pour une audience que je ne vois pas et pour moi seul. Je les aime
grandes, minces, fortes et lointaines. Comme l'actrice suédoise Ingrid Thulin
que j'ai vue dans un film fantastique sur l'histoire des industriels allemands
au moment de la prise du pouvoir par les Nazis.
Même marié avec une belle anglaise de bonne naissance et
de vertu exceptionnelle, j'ai continué à rêver
à Thérèse et à ses semblables.
Thérèse est partie pour les États-Unis, pour
Binghampton dans l'État de New York, ville que j'ai
traversée pendant un congé militaire.
Je ne l'ai jamais revue mais j'ai revu sa jeune soeur
Céline, trop proche et trop avenante, pas assez lointaine et mystérieuse. J'ai
également vu sa mère, Éva, une brave femme pleine de bon sens. Son père est mort
jeune.
Un de mes camarades de l'armée m'a déclaré avoir couché avec
Thérèse et lui téléphona devant moi pour me le prouver. Il me fit composer son
numéro de téléphone. La conversation était grivoise, mais comme je ne voyais pas
Thérèse au bout du fil, elle mit fin ou presque à mes rêves. Le collègue (Il
était officier comme moi) m'assura qu'elle n'était pas difficile du tout, étant
la fille aînée d'une famille qu'elle a aidée à faire vivre par son travail de
secrétaire d'avocat. Elle était capable de vivre sa propre vie, quitte à
expérimenter ce qu'elle voulait, sans se soucier du moindre remord. Trop forte
pour moi.
Thérèse Bourdon demeure un rêve inachevé.
Je me suis
reconnu en lisant l'histoire fantastique du curé de campagne qui tomba follement
amoureux de Clarimonde. C'est tout. En parler me soulage d'un fardeau que je
porte depuis longtemps.
Merci et salutations
JRMS
Cher Monsieur,
Je suis heureux d'avoir pu vous lire et de savoir que
Clarimonde a fait remonter en vous ces souvenirs intimes.
Vivre, c'est se
constituer un monde intérieur. Le vôtre semble vaste et riche et en cela nous
sommes semblables.
Fraternellement,
Théophile Gautier |