Moments forts
       
       
         
         

fabienderudder@hotmail.com

      Cher Monsieur,

Auriez-vous l'obligeance de répondre à ma simple requête: me retracer en dix points les moments forts de votre vie?

Avec tous mes respects.

AnSo

 

       
         

Théophile Gautier

      Cher Monsieur,

Voilà une question qui est bien intime vous en conviendrez aisément!

J'écris des critiques d'art, des comptes-rendus de théâtre et des récits de voyages pour gagner ma vie et celle de ma famille.

Cela me permet de disposer d'un peu de répit pour ciseler ma véritable oeuvre mais cela entraîne également beaucoup d'inconvénients.

Outre le temps dévoré par ces sempiternelles chroniques au détriment d'un travail plus durable, celles-ci donnent de moi l'image d'un écrivain populaire et le public se sent encouragé à me demander sans cesse plus.

Je ne vois que cette raison pour expliquer votre demande singulière!

Les moments forts d'une vie ne recouvrent pas, ou si peu, les moments publics d'une existence.

N'avez-vous pas envisagé, Monsieur, que les évènements importants de ma vie ne puissent me regarder exclusivement?

N'avez-vous pas imaginé que mes joies et mes peines, les tourments de mon âme et les exaltations de mon coeur n'ont pas à être «retracés en dix points» avec la sécheresse d'un catalogue d'épicier?

Ce que vous nommez une «simple requête» est en réalité un dévoilement total et impudique qui ne pourrait s'envisager qu'auprès d'un ami cher et ancien... ce que vous n'êtes pas vous en conviendrez avec moi.

Je vous prie de ne pas prendre en mauvaise part ces quelques lignes mais je me dois d'être honnête avec vous et vous trouverez bon que je dissimule un peu mon coeur en vous exposant ma vie.

Ne voulant vous parler de mes amours j'évoquerai seulement avec vous les enfants littéraires dont je reste fier au soir de ma vie.

Je reste fier de Mademoiselle de Maupin et de sa préface dont je ne changerai pas une ligne aujourd'hui.

Je reste fier de la Comédie de la mort et d'Espana, de Giselle de d'Arria Marcella.

Je reste fier du Capitaine Fracasse et de Fortunio, de Spirite et du Roman de la momie.

Mais s'il ne devait rester qu'une oeuvre de moi dans les siècles futurs, si tout mon travail devait tomber dans l'oubli sans rémission à l'exception d'un fragment, alors je souhaite et espère que vive au moins mon recueil d'Emaux et Camées.

C'est là que j'ai mis toute mon âme et ma vie est cryptée dans ces quelques vers.

Voilà, Monsieur, à défaut du catalogue que vous réclamiez un aveu bien étrange tombé de ma plume.

Je souhaite qu'il vous satisfasse et je reste votre dévoué,

Théophile Gautier