| | | Bonjour monsieur Gautier,
Nous sommes enchantés de pouvoir vous écrire,
étant donné que nous sommes très admiratifs de ce que vous faites. Nous avons lu
toutes vos œuvres, notamment «Mademoiselle de Maupin» et «Le capitaine
Fracasse». Nous avons été très étonnés d'apprendre que vous étiez destiné à
une carrière de peintre et que vous avez fini par devenir écrivain. Pourquoi
avoir fait ce choix?
Nous avons appris également que vous aviez beaucoup
voyagé pour votre carrière de journaliste en Belgique, en Hollande, en Espagne,
en Italie, en Russie ou encore en Égypte, avec pas moins de mille deux cents
articles au compteur, ce qui est assez exceptionnel... Est-ce que vos voyages
vous ont apporté quelque chose pour vos œuvres?
Pour finir, nous
voudrions encore vous faire part de notre grande admiration, en attendant
peut-être de nouvelles œuvres à découvrir...
Martin S., Simon B., Clément
L. et Baptiste F.
Messieurs,
Je n'étais pas à proprement parler
«destiné» à une carrière de peintre.
Ce qui est vrai c'est que durant mes jeunes années, j'ai sans
cesse oscillé entre peinture et poésie sans savoir que
choisir. J'ai même étudié dans l'atelier du peintre
Rioult et c'est ce qui m'a fait renoncer à cet art. J'ai
été révolté de constater l'écart
entre mes rêves de perfection et la réalité
prosaïque du corps des modèles. Après cette
pénible première impression j'ai toujours
préféré la statue à la femme et le marbre
à la chair.
J'ajoute à
cela l'existence d'un maître, Hugo, dont le nom seul justifie ma renonciation à
la peinture et le choix de la poésie.
En ce qui concerne mes voyages,
c'est surtout l'Espagne qui reste présente à ma mémoire. C'est là que je me suis
senti vraiment vivant, ivre de liberté et de bonheur, dans l'Alhambra embaumé
par les parfums du Generalife. Mon recueil España est le résultat le plus
visible de ce voyage, mais il est juste de dire que ces jours enchantés sont
encore dans mon âme et ont irrigué toute mon œuvre.
Quant à ma carrière
de journaliste, n'en parlons pas, je vous prie. Ce ne fut qu'une interminable et
noire corvée dont le seul but était de faire vivre ma famille. Seul l'Art compte
à mes yeux.
Affectueusement,
Théophile Gautier |