Julien
écrit à

   


Théophile Gautier

     
   

Le mépris de soi en tant que poète

   

Monsieur,

Vous devez certainement savoir, grâce à l'équipe du site «Dialogus», que les nombreuses qualités de vos œuvres vous ont accordé une certaine postérité. Ainsi, je m'adresse à l'homme de Lettres que vous êtes afin d'obtenir quelques réponses.

Je suis actuellement âgé de dix-huit ans. Cela fait déjà plusieurs années que je m'essaie à la poésie. C'est pour moi un véritable plaisir et cet art est devenu un prolongement de mon esprit. Cependant, suis-je véritablement un poète? Lorsque je compose un poème, qu'il soit en vers ou en prose, j'ai l'impression de peindre, de produire un tableau, et non pas une œuvre poétique complète. J'ai parfois cette étrange sensation que mes textes sont froids, esthétiques peut-être, mais inexpressifs et dénués d'un rythme profond. Lentement, mon «inspiration» -ou plutôt ce semblant d'âme qui me permet de pas demeurer totalement vide- s'effrite comme si, à chaque ligne, je laissais définitivement une partie de moi-même.

Pourtant, je ne peux envisager mon existence sans poésie. Rien d'autre ne m'a jamais intéressé aussi vivement. Est-ce donc normal d'éprouver un tel mépris pour son propre travail? De percevoir ses «œuvres» comme de vulgaires pastiches, ou de simples objets de décoration, que le temps se chargera d'évincer?

Je m'excuse, monsieur Gautier, de la longueur et de l'éventuelle banalité de ma lettre. J'espère néanmoins obtenir des éclaircissements concernant mes interrogations, si ces dernières ne vous paraissent pas trop imprégnées de l'immaturité propre à ma jeunesse (et, je dois l'avouer, surtout à ma personnalité).

Cordialement,

Julien


Cher Monsieur,

Tout d'abord, je vous remercie pour votre missive. Il est rare qu'un homme, surtout quand il est aussi jeune que vous, puisse porter un regard aussi aigü sur ses propres vers.

Non, il n'est pas normal d'éprouver ainsi un tel «mépris» pour son propre travail. Je dois vous avouer que je suis inquiet quand vous m'affirmez que vos poèmes sont «inexpressifs et dénués de rythme profond». Comme vous le savez sans doute, la musique des mots est essentielle en poésie et, si vos vers ne chantent pas, alors ils ne vivront pas.

Peut-être êtes-vous trop sévère envers vous-même?

Quoi qu'il en soit, rien ne vous oblige à envisager une existence sans poésie. Quelle horreur ce serait! Il n'est nul besoin d'écrire des vers pour lire et aimer ceux des autres. Ce sentiment de «vide» que vous dites éprouver peut être combattu par la rencontre avec une œuvre qui résonnera en vous. C'est ce que mon ami Baudelaire appelait «la consolation par les arts» et nul ne peut nier que cet amour de la poésie aide à vivre.

Puisse cet amour continuer à éclairer votre vie!

Votre dévoué,

Théophile Gautier


Monsieur,
 
Je ne m'attendais pas à une si rapide réponse de votre part et je ne peux qu'admirer l'efficacité du système de monsieur Dumontais. Je tiens aussi à vous remercier d'avoir prêté un peu de votre attention à ma lettre précédente. 
 
Peut-être que je suis en effet trop sévère envers moi-même?  Beaucoup de mes proches et les rares personnes qui me lisent me l'ont souvent fait remarquer. Mais il s'agit d'une chose contre laquelle j'éprouve beaucoup de difficultés à lutter.

Lorsque je me décide à être moins critique, mes poèmes m'apparaissent alors comme inachevés. Certes, plus «vivants», mais aussi vivants qu'un nouveau-né qui ne parvient déjà pas à soutenir les premières bouffées d'air qu'il respire et qui se retrouve, dès sa venue au monde, sur le point de retourner dans le néant. Ainsi, le soulagement et la satisfaction d'avoir conclu une composition ne sont que de courte durée et apportent rapidement les effluves d'une forme de dégoût, de désespoir face à ma propre création.
 
Je ne suis heureux que lorsque je travaille mes textes. Pendant la période où, de ma plume, sortent encore des mots. Une fois que l’œuvre existe, elle me répugne et m'effraie par son apathie et je demeure incapable de la reprendre afin qu'elle puisse survivre. Au contraire, je ressens le besoin de passer à autre chose. D'écrire, toujours, jusqu'à atteindre une sorte de perfection (une perfection cependant très subjective, un état que je ne souhaiterais plus jamais altérer et qui sans cesse me renverrait l'image exacte de ce que je voulais produire et non pas un vulgaire reflet approximatif).
 
Néanmoins, il est vrai que peu importe ce qu'il adviendra de ma personne, mon amour pour les arts poétiques sera toujours une lueur pour moi et, ce, jusque dans la tombe.
 
Je vous salue donc, monsieur Gautier. Je vous suis très reconnaissant de me lire et, bien que cela paraisse absurde, venant du XXIe siècle où vous êtes considéré comme l'un des plus grands auteurs de notre langue, je vous souhaite tout le succès que vous méritez.
  
Cordialement,
 
Julien