| | | Tout d'abord, bonjour.
En tant qu'héritier d'un Parnassien célèbre, mes
salutations ravissantes vous sont acquises. Alors que je relisais pour la
quatorzième fois la morte amoureuse, mon palais intérieur bouillonnait: je
venais de mettre à jour une nouvelle construction où chaque pierre était un mot
de votre chronica vampiris. A première vue, c'était un édifice parfait
avec peu de fioritures mais beaucoup de poésie.
Ce qui me sauta aux yeux
cependant est la magnifique chatoyance des tons. A notre époque, nous le savons,
vous avez été un début de peintre. A vous que l'on prédisait au fond d'un
illustre atelier: vous ne ferez jamais rien, voilà que La Morte amoureuse
est une peinture, la plus sublime que j'ai lue de vous.
La première
apparition de Clarimonde est succulente: son visage d'ange, les deux fleuves
blonds qui contourne l'île douce que sont ses yeux et ses lèvres. Sa robe d'un
rouge intense et ses prunelles d'un vert d'eau qui laisse entendre le son d'un
glas maléfique. Le Vert, le Rouge et l'Or se fondent sans cesse! J'en veux pour
preuve cette épingle d'or qui fait jaillir de la veine de Romuald un rubis de
sang. Ou encore ce lit à baldaquin au drap de pourpre qui peine à être éclairé
par les faibles bougies qui se reflètent dans le bronze...
Et ce Vert,
liant le bleu du ciel et le souffre de l'enfer, est-il la couleur de l'espérance
comme on nous le dit? Ou bien celle de la peau du diable, comme vous semblez
nous l'indiquer? A deux reprises le vert est porté et par l'évêque qui intronise
les prêtres, et par Clarimonde (un petit ensemble de velours vert) qui intronise
Romuald dans sa nouvelle vie.
Ah, je vous l'avoue: autant pour les
Lettres à la Présidente j'ai ri et rêvé un peu, autant pour La Morte
amoureuse j'ai clairement pleuré. Touché par la beauté de l'ensemble, et
prostré de douleurs pour ce Romuald. Oui vraiment, j'ai été ému. Comme à chaque
lecture d'ailleurs.
Dites-moi maître, La Morte Amoureuse est-elle
un tableau orientaliste? Clarimonde est-elle une figure du Léviathan? Pourquoi
cette opposition frontale des couleurs (blanc/noir, rouge/vert, bleu/orange)?
J'ai parfois presque l'impression qu'en fin de compte, loin de les séparer, vous
avez, avec Clarimonde et Romuald, réussi à concilier les
inconciliables...
Respectueusement vôtre,
W.Torma von B
Cher Monsieur,
Vous avez raison de dire qu'en mes jeunes années j'ai rêvé
d'être peintre. Las, j'ai vite déchanté en voyant mon premier modèle dans
l'atelier de Rioult. Elle était pourtant objectivement charmante... mais
tellement loin de mon idéal!
En cette matière, vous le savez, j'ai
toujours préféré la statue à la femme et le marbre à la chair. Il m'est resté de
cette époque une passion pour la peinture. Ou, plus exactement, pour la couleur.
C'est elle que je cherche dans mes voyages et c'est encore elle que je fais
vivre dans mes contes et mes poèmes.
Je suis heureux que vous soyez,
vous aussi, sensible à ces délicates harmonies et que le destin de Clarimonde et
de Romuald puisse encore vous toucher au travers des années.
Votre
dévoué,
Théophile Gautier |