Antoine Montero 
écrit à

   


Théophile Gautier

     
   

L'art pour l'art

    Monsieur Gautier,

Permettez-moi en premier lieu de saluer en vous le grand poète et le talentueux homme de lettres.

Je vous suis totalement dans votre idée que l’art doit être juste de l’art et n’a pas vocation à faire de la politique, étant moi-même étudiant en politique et économie. Je souhaiterais simplement savoir comment vous justifiez cette vision du point de vue de l’artiste. De mon point de vue, il est tout à fait logique qu’un artiste n’ayant pas fait d’études et n’ayant pas de compétence en économie ou sociologie n’ait rien à redire à la politique d’un gouvernement élu. Mais quels sont vos arguments?

Je me permets également de saluer votre vision de l’artiste dans le poème «Le pin des landes», même si je préfère la vision d’Alfred de Musset dans ces vers:

«Les poèmes les plus tristes sont souvent les plus beaux. Et j’en sais d’immortels qui sont de longs sanglots »

À bientôt

Antoine Montero

Le 21 janvier 2007



Monsieur,

Même si nous aboutissons tous deux à la conclusion de l'indépendance de l'art, nos chemins sont très différents. Vous justifiez votre conclusion par l'incompétence de l'artiste qui serait incapable de juger la politique d'un gouvernement. Pour ma part je soutiens qu'un artiste n'a pas à faire de morale ou de politique dans ses oeuvres, non parce qu'il serait incompétent, mais parce que se sont là des sujets vils et sans importance. Ce sont des matières purement utilitaires et, comme je l'ai écrit dans la préface de Mademoiselle de Maupin: «Il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c'est l'expression de quelque besoin, et ceux de l'homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature.» Un artiste ne doit pas s'abaisser à écrire des poèmes moraux ou des poèmes politiques. Ce n'est pas une question de compétence mais bien plutôt de déchéance!

Quand à ce pauvre Musset je dois vous sermonner pour votre citation fautive de La nuit de Mai. Le texte exact en est:«Les plus désespérés sont les chants les plus beaux. Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.»

Serviteur Monsieur,

Théophile Gautier



Monsieur Gautier,

Je vous remercie pour votre réponse. N'étant pas moi même un artiste, je ne peux comprendre en quoi traiter la politique serait une déchéance, sauf si vous considérez que dès lors qu'un artiste intervient dans la res publica il ne le fait pas en tant qu'artiste lui-même, ainsi en est il pour Zola, dans l'affaire Dreyfus, non?

D'autre part, je ne puis m'empêcher de prendre en considération le fait que la poésie française soit une longue répétition des même thèmes sous des formes différentes, chacune ayant son charme et son intéret. Ce ne sera pas moi qui dirai que la poésie est ennuyeuse, et vous non plus je pense. Sinon, au-delà des habituels topos du carpe diem, du paysage état d'âme, de l'inspiration poétique l'amour et tous les thèmes traités et retraités, ne pensez-vous pas que, comme le disait Rimbaud (peut-être le connaissez-vous? je dois avouer que je ne connais pas vos dates de vie et de mort, bien que je ne doive probablement pas compter sur vous pour cette dernière) que le poète doit aller chercher du «nouveau»?

Je pense que vous en conviendriez, mais, vous l'avez peut-être compris, je ne connais pas trés bien votre oeuvre, exception faite du "Pin des landes". Je me demande donc, quels sont les thèmes nouveaux dont vous traitez dans votre poésie?

Merci beaucoup pour la citation de Musset, j'avais remarqué mon impardonnable faute, la bêtise humaine est sans limite pour gâcher de telles merveilles (d'ailleurs ils ont fait un remix techno horrible de Pink Floyd, j'ai cru que j'allais me tirer une balle dans la tête, mais ne vous en préoccupez pas). Mais vous dites pauvre Musset, pourquoi donc?

Cordialement


Antoine



Monsieur,

J'ai peur que nous ne nous comprenions pas. Ce ne sont pas seulement les années qui nous séparent mais également tout un univers mental et toute une perspective historique.

Si vous ne sentez pas à quel point le Beau est infiniment supérieur à toute la fange politique quotidienne je ne puis rien pour vous. J'ai traversé les régimes et les révolutions, les empires et les républiques et j'ai compris l'insignifiance de ces choses et leur impermanence. L'utilité, la morale, la politique, l'économie; tout ceci est vain et hideux. Tout ceci est l'antithèse de l'art qui est n'est que pur superflu, pure jouissance.

Pour citer à nouveau la préface de Maupin: «Rien de ce qui est beau n'est indispensable à la vie. On supprimerait les fleurs, le monde n'en souffrirait pas matériellement; qui voudrait cependant qu'il n'y eût plus de fleurs? Je renoncerais plutôt aux pommes de terre qu'aux roses, et je crois qu'il n'y a qu'un utilitaire au monde capable d'arracher une plate-bande de tulipes pour y planter des choux.»

Quand au reste de votre missive il m'apparaît énigmatique et confus. Je ne connais pas cette affaire Dreyfus que vous évoquez. J'ai vaguement entendu parler, par l'intermédiaire de Banville, d'un jeune homme nommé Arthur Rimbaud mais si son seul apport est d'affirmer que le poète doit chercher du nouveau cela me semble, paradoxalement, une simple redite de l'exorde de Baudelaire: «Plonger au fond du gouffre, enfer ou ciel, qu'importe? Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau!».

Vous me demandez si j'ai introduit des thèmes nouveaux dans ma poésie. Je vous réponds que je n'y ai mis que toute mon âme et toute ma vie.

Serviteur Monsieur,

Théophile Gautier