| | | Bonjour monsieur Gautier,
Mais quelle belle idée de répondre à tant de
questions de vos lecteurs intéressés! Je vous en remercie par avance.
Je
travaille sur vos poèmes, ce qui a rarement été fait ces dernières années. Comme
dit Baudelaire, on vous connaît comme l’écrivain, le critique, le
feuilletoniste, mais peu de gens connaissent votre génie poétique et c’est
dommage. Comme je suis une étudiante étrangère, j’ai décidé de travailler sur la
question de l’Ailleurs dans vos recueils de poésie, «España» surtout.
Pourriez-vous me dire ce que vous cherchez dans les pays étrangers? Si vous me
dites que ce n’est que le pittoresque qui vous y attire, cela ne me satisfait
pas! Je veux bien me lancer, si vous me permettez, vers la question de la
Beauté, et la quête de l’Art parfait et la Beauté absolue, une recherche
éternelle à travers l’espace et le temps. Je voudrais vous demander de
m’expliquer tout cela pour qu’on puisse dialoguer davantage.
Merci
beaucoup,
Ali
Chère mademoiselle,
L'Espagne... Ah! L'Espagne! Elle fut mon rêve et,
plus généralement, elle fut celui de tout le mouvement romantique. Du «Gil
Blas de Santillane» de Lesage à «Hernani» d'Hugo, c'est l'Espagne
picaresque qui nous enchantait. Celle des brigands, des gitanes et de Goya. Les
danseuses moresques et les parfums du Generalife.
C'est dans la Sierra
Nevada qu'un aigle qui planait dans le ciel a laissé choir devant moi une plume
détachée de son aile puissante. Elle est dans ma main en ce moment tandis que je
vous écris.
Je ne dirais pas comme vous que je cherchais alors «l'Art
parfait et la Beauté absolue». Cette phase est venue plus tardivement dans ma
carrière. Au moment d'España c'était surtout l'exotisme primitif, la joie de
l'ornement baroque, la sauvagerie de la nature.
En Espagne je me suis
senti vivant, vraiment vivant. Et, en retour de ce sentiment extatique de joie
et d'amour, «j'ai cru sentir la fleur me rendre mon
baiser».
Cordialement,
Théophile Gautier |