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Théophile Gautier

     
   

La bataille d'Hernani

    Cher Monsieur Théophile Gautier

Pourriez-vous m'expliquer ce que fut exactement ce que l'on a nommé «la bataille d'Hernani» j'ai lu que vous y aviez participé dans un article qui n'expliquait pas en détail de quoi il s'agissait dans cet affrontement littéraire.

Il semble que ce combat fut celui des Romantiques (au sens littéraire du terme); qu'est-ce qui vous a poussé par la suite à chercher à créer des oeuvres dans lesquelles vous refusez d'exprimer le moindre sentiment, allant de ce fait à l'opposé du romantisme que vous sembliez soutenir lors de la bataille d'Hernani?

Il arrive de croiser des femmes terriblement belles, mais dont l'apparence physique dégage une telle expression de froideur et de distance que les hommes admirent leur beauté sans avoir envie d'aller vers elles. Vos oeuvres, qui ne doivent valoir que pour leur plasticité et leurs innovations techniques sans aucune capacité à émouvoir, me font penser à ces femmes que j'évoquais tout à l'heure.

En refusant de faire passer la moindre émotion dans vos textes, vos poésies ne sont-elles pas comme ces femmes dont on admire la plasticité sans pour autant leur trouver du charme? Est-ce à dire qu'il est impossible de faire ressentir des émotions à un lecteur tout en faisant preuve d'une maîtrise technique admirable de la même manière que de jolies femmes peuvent être à la fois magnifiquement belles et avenantes?

J'ai lu votre poème intitulé «l'Art», j'y ai admiré votre maîtrise technique: des strophes dans un mètre étroit induisant un rythme difficile (trois vers de six syllabes et un vers de deux), des rimes riches, l'utilisation signifiante du rejet, cependant ce poème ne m'a pas touchée. Je pourrais comparer l'effet que m'a fait ce poème à l'effet que me fait un homme froid et glacial doté d'une plastique parfaite: cet homme pour moi n'est pas attirant.

Avez-vous vu des magiciens faire leurs tours? Ou bien des acrobates faire leurs spectacles? Je trouve leur technique d'autant plus admirable qu'ils semblent faire leur démonstration de façon naturelle, sans avoir acquis la moindre technique, c'est pour moi la maîtrise technique suprême: arriver au plus haut degré de sophistication en donnant l'impression que cela est simple et naturel. «peintre fuis l'aquarelle et fixe la couleur trop frêle au four de l'émailleur»dites-vous. Mais ce n'est pas parce que l'aquarelle ne donne pas un contour net aux formes qu'elle représente qu'elle ne recèle pas pour autant de technique difficile. Ses résultats donnent l'impression de facilité alors qu'elles sont le fruit d'un travail.

«Statuaire, repousse l'argile que pétrit le pouce (...) Lutte avec le carrare»

Dites-vous. Cependant la beauté d'un matériau dit noble égale très souvent celle des éléments triviaux. Un paysage de montagne n'est-il pas aussi merveilleux voire plus qu'un rubis scintillant de mille feux?

Pour conclure je résumerais mes pensées ainsi:

- Pourquoi dissocier la beauté plastique du charme et de la capacité à émouvoir? Ne peut-on pas allier les deux?

- La beauté ne peut-elle pas se retrouver aussi dans des sujets moins nobles?

Bien à vous

Corinna Pratensis Nivea



Chère Madame,

Que de questions dans votre missive! Vous me pardonnerez, enchaîné que je suis à mes maudites chroniques théâtrales, de ne vous répondre que brièvement.

En ce qui concerne Hernani j'ai déjà répondu à cette question et je vous invite donc à vous reporter à la lettre mise à disposition par Monsieur Dumontais. Le coeur de votre démarche semble être de me mettre devant une supposée contradiction entre mes débuts romantiques flamboyants et la suite de mes oeuvres. Celles-ci seraient, selon vous, virtuoses, glaciales et sans émotions.

Ma première observation, quelque peu irrévérencieuse, sera de vous faire remarquer que vous m'avez mal lu et que je n'ai jamais été un vrai romantique. J'ai toujours eu une tendance pessimiste et désenchantée par rapport au romantisme conquérant de Lamartine, Hugo et Vigny.

Mes premières oeuvres reflètent souvent cette insatisfaction sur divers tons allant de l'ironie discrète au pessimisme le plus noir.

«Mes vers sont les tombeaux tout brodés de sculptures,
Ils cachent un cadavre, et sous leurs fioritures
Ils pleurent bien souvent en paraissant chanter.

Chacun est le cercueil d'une illusion morte;
J'enterre là les corps que la houle m'apporte
Quand un de mes vaisseaux a sombré dans la mer;
Beaux rêves avortés, ambitions déçues,
Souterraines ardeurs, passions sans issues,
Tout ce que l'existence a d'intime et d'amer.»

Il y a chez moi et côte à côte un pessimisme de l'idéal et un optimisme de l'art. C'est ce qui sépare les deux époques de ma carrière poétique. Après la révolution de 1848 et, plus encore, après le coup d'État du 2 décembre, j'ai perdu le peu de confiance en l'humanité que j'avais et j'ai résolu «Sans prendre garde à l'ouragan / Qui fouettait mes vitres fermées» de choisir définitivement le Beau contre l'utile. C'était une réaction contre le lyrisme lacrymal et progressiste du Romantisme et je voulais sortir l'art de l'arène politique.

Il n'est pas question ici de la noblesse des sujets, du charme ou de la capacité à émouvoir. Il est question de perfection, de divinisation du Beau. Cette mystique de l'art qui vise à résoudre dans la possession de la beauté parfaite le tourment de l'infini ne semble pas vous toucher. Vous me reprochez ce culte de la beauté formelle et, ce faisant, vous rejetez également Baudelaire et sa conception religieuse de l'art:

«Je suis belle, ô mortels! comme un rêve de pierre
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière.»

Si vous n'êtes pas sensible à cette beauté marmoréenne d'une poésie débarrassée des oripeaux de ce siècle qu'y puis-je?

Fuir le lyrisme, l'engagement social ou l'anecdote, cultiver l'impersonnalité et prôner le travail poétique au service du Beau est un gage de permanence et peut-être même d'éternité.

Les contingences de l'Histoire et les convulsions de ce siècle m'ont instruit douloureusement sur mes semblables.

Dans votre lettre vous me reprochez, Madame, ma froideur et mon formalisme impersonnel. Sachez que j'accepte ce reproche comme un éloge.

Votre dévoué,

Théophile Gautier