Hernani et Baudelaire |
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| Bonjour monsieur Gautier, J'ai deux questions à vous poser: 1) Pourquoi portiez-vous votre celèbre gilet rouge à la première d'Hernani de Victor Hugo? 2) Qu'avez-vous ressenti quand Baudelaire vous a dedicacé ses Fleurs du Mal? (je dois vous dire qu'à notre époque Charles Baudelaire est considéré comme l'un des trois ou quatres plus grands poètes de la littérature française) Bien à vous monsieur Gautier. |
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| Cher Monsieur, Votre première question revient tellement souvent dans ma correspondance et mes conversations que je ne peux faire mieux que de vous livrer un extrait d'une «Histoire du Romantisme» que je suis en train de rédiger: «Si l'on prononce le nom de Théophile Gautier devant un philistin, n'eût-il jamais lu de nous deux vers et une seule ligne, il nous connaît au moins par le gilet rouge que nous portions à la première représentation d'Hernani. C'est la notion de nous que nous laisserons à l'univers. Nos poésies, nos livres, nos articles, nos voyages seront oubliés; mais l'on se souviendra de notre gilet rouge. Cette étincelle se verra encore lorsque tout ce qui nous concerne sera depuis longtemps éteint dans la nuit et nous fera distinguer des contemporains dont les oeuvres ne valaient pas mieux que les nôtres et qui avaient des gilets de couleur sombre. Il ne nous déplaît pas, d'ailleurs, de laisser de nous cette idée; elle est farouche et hautaine, et montre un assez aimable mépris de l'opinion et du ridicule». Vous voyez, Monsieur, combien cette question me semble secondaire en regard de mon oeuvre réelle que vous m'affirmez admirer. En réalité la situation est très simple: au début de ce mouvement libérateur qu'a été le Romantisme, le monde se divisait pour moi en Flamboyants et en Grisâtres, les uns objet de mon amour, les autres de mon aversion. Le gilet rouge est devenu l'étendard de la jeunesse fougueuse s'attaquant aux classiques poussiéreux. Quant à votre seconde question elle est plus difficile et plus délicate. Lors de le mort de ce pauvre Baudelaire j'ai rédigé une notice nécrologique où j'écrivais: «Nous étions amis mais il voulut toujours conserver l'attitude d'un disciple favori près d'un maître sympathique, quoiqu'il ne dût son talent qu'à lui-même et ne relevât que de sa propre originalité. La dédicace des Fleurs du mal consacre dans sa forme lapidaire l'expression absolue de ce dévouement amical et poétique». Mais, cher Monsieur, pour vous dire le vrai (ce qui n'est pas l'objectif principal d'une notice nécrologique) nos relations littéraires étaient plus complexes. Il aimait mes premières poésies romantiques: Albertus, Espana, La comédie de la Mort (qui imprégne tellement Spleen et Idéal) mais il était trop éloigné de l'idéal marmoréen que j'ai voulu créer avec Emaux et Camées. Quant à moi, tout en admirant l'étrangeté et la beauté des ses fleurs maladives je n'étais pas convaincu que l'avenir lui appartiendrait vraiment... À tort si j'en crois votre lettre! Nous étions en définitive frères dans notre passion pour l'art et son autonomie. Pour nous pas d'art utile, pas de travail de l'art pour le progrès de l'espèce humaine. Rien qu'un combat intransigeant pour l'honneur de la poésie. Serviteur, Monsieur. Théophile Gautier |