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Théophile Gautier

     
   

Gratitude

    Très cher maître Gautier,

Ma plume tremble à l'idée de vous paraître importune ou irrévérencieuse mais l'admiration que je vous voue me donne la hardiesse de vous demander, Monsieur, souffrez-vous? Avez-vous des maux? Où donc est passée la musicalité de vos mots? Rassurez-moi! Dites-moi qu'il ne s'agit que de la lassitude de constater, qu'en ce monde, l'amour du beau, hélas!, n'est réservé qu'au petit cercle de ceux qui – bon gré mal gré – peuvent supporter les tourments qui mènent à elle. J'aurais dû dire à lui, mais je dis bien à elle, car j'ai percé votre secret, n'est-ce pas? Vous aussi, des confins de l'antiquité où vous vous complaisez, vous adorez la divinité primordiale, celle qui -permettez-moi cet écart à la rigueur langagière- profuse sa beauté comme elle enfanta la vie, sa fille. N'est-ce pas? Isabelle et Nyssia pour ne nommer que ces deux-là, hem! N'oublions pas Spirite, Guy de Malivert pourrait m'en vouloir. Toutes ces femmes, bref, sont bien le portrait si exquisément dépeint du culte, passez-moi ce terme, que vous vouez à cet éternel féminin si atrocement massacré par ce qui devint, mue par la peur des hommes devant la cruauté sans nom de quelques femmes percluses d'orgueil et de vanité, par ce qui devint, disais-je, l'ère patriarcale de la peur et des innombrables, et non moins déplorables, chasses au pouvoir qui en résultent. Vous ai-je comprise?

Monsieur! Permettez-moi de vous le dire sans ambages! Je vous dois la vie. À l'heure où un abîme de souffrances déchirait mon âme, le génie de votre muse est parvenu jusqu'à mes yeux de crapaud, boursouflés par un océan de larmes, et, du fond de ma noirceur, la lumière de ce bout de phrase anodin – «Deux ornières remplies d'eau de pluie et habitées par des grenouilles témoignaient qu'anciennement des voitures avaient passé par là~; mais la sécurité de ces batraciens montrait une longue possession et la certitude de n'être pas dérangés» - ces quelques mots, à eux seuls, m'ont insufflé la force et l'énergie d'abandonner l'orgueil de mes souffrances et de m'en remettre à la vie. En vous découvrant, j'ai redécouvert une beauté oubliée. À l'instant où mon regard s'est posé sur votre Capitaine Fracasse, j'ai décidé de vivre car, malgré l'impression de démantèlement intérieur qui m'accablait, je me suis dit qu'il valait la peine de vivre dans un monde où un tel livre existait. Du coup, je ne voulais plus mourir. Je voulais vivre juste pour vous lire. Pas avant de vous avoir lu en entier. Chacun de vos mots a été et est encore un baume dont je me délecte avec un plaisir sans cesse renouvelé. Vous pourriez passer un roman de mille pages à discourir sur une simple table que je vous lirais toujours et encore avec la même ferveur.

Vous comblez aujourd'hui un voeu qui m'était cher: celui de vous écrire. Merci de m'en donner l'occasion. Je n'ai pas le bonheur de connaître l'entièreté de votre oeuvre, mais je tenais à ce que vous sachiez que vous avez mon éternelle gratitude et mon plus profond respect pour votre génie littéraire.

Votre toute dévouée,

Mary



Chère Madame,

Je suis heureux et fier de constater en lisant votre lettre que mes écrits peuvent ainsi toucher et même guérir une âme. Sachez que c'est une consolation inestimable pour le vieil homme malade que je suis maintenant devenu après cette maudite guerre et le siège de Paris. Toutefois vous ne devriez pas m'attribuer ainsi le mérite intégral de votre renaissance. Dans la découverte d'une pépite c'est l'orpailleur qui est méritant et qui doit recevoir les félicitations. Vous avez eu le courage de vivre et la capacité de retenir en vous ces fragments littéraires d'un monde intérieur. C'est aussi ce que pense mon ami Flaubert quand il écrit que le seul moyen de supporter l'existence c'est de s'étourdir dans la littérature comme dans une orgie perpétuelle. Puisse cette ressource continuer d'illuminer votre vie et n'oubliez jamais que les bons lecteurs sont aussi rares que les bons auteurs!

Votre très respectueux,
Théophile Gautier