Érudition ou pédantisme? |
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| Cher Monsieur, Vous faites montre d'une érudition pointue dans vos poèmes. Boabdil et Piranèse y côtoient Haendel, Phocion, Palmyre et la princesse Borghèse dans les décors les plus recherchés. Dites-moi: ces nombreuses références vous paraissent-elles essentielles à l'idéal de beauté que vous poursuivez? Sinon, sont-elles le fruit d'un désir d'instruire vos lecteurs... ou encore de les écraser de votre savoir? Par ailleurs, je vous serais reconnaissante de m'expliquer l'identité de «la frileuse de Clodion» que vous mentionnez dans «Fantaisies d'hiver» et qui est restée un mystère pour moi malgré mes recherches. Veuillez croire à ma sincère admiration, A.C. |
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| Chère Madame, Loin de moi l'idée d'écraser mes lecteurs de mon savoir! En vérité je trouve votre litanie de noms propres un peu injuste par l'effet d'accumulation et d'exagération qu'elle induit. Cette accumulation ne se retrouve pas (ou peu) dans mes poèmes, singulièrement dans ce que je considère comme mon oeuvre maîtresse: Emaux et Camées. Plus profondément je pense toutefois que vous touchez là un pan important de mon inclination littéraire. En effet j'ai toujours pensé (et je l'ai écrit) que la vie est plus belle dans les livres que dans la réalité, que la jouissance des mots est plus gratifiante que la jouissance des plaisirs de ce monde et surtout que l'Art doit refléter un idéal intérieur et non pas les convulsions d'un siècle. Si cette jouissance des mots et des sonorités désoriente le lecteur je m'en excuse auprès de lui mais c'est à lui de faire l'effort de s'abstraire des monarchies et des révolutions, des guerres et des élections pour se plonger dans ce qui compte vraiment en ce monde: la Poésie. Et si l'on me reproche un supposé élitisme je répondrai qu'il est soluble dans n'importe quel dictionnaire! Serviteur Madame Théophile Gautier PS: Clodion est un sculpteur français du XVIIIème siècle et l'expression «la frileuse de Clodion» renvoie bien évidemment à la Vénus évoquée deux vers plus haut. La statue de celle-ci est blanchie par le froid, par le givre qui s'est déposé sur ses membres: Dans le bassin des Tuileries, Le cygne s'est pris en nageant, Et les arbres, comme aux féeries, Sont en filigrane d'argent. Les vases ont des fleurs de givre, Sous la charmille aux blancs réseaux; Et sur la neige on voit se suivre Les pas étoilés des oiseaux. Au piédestal où, court-vêtue, Vénus coudoyait Phocion, L'Hiver a posé pour statue La Frileuse de Clodion. |
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| Maître, D'abord merci d'avoir éclairé pour moi les vers de «Fantaisies d'hiver». Votre reproche quant à l'injustice de la question me surprend. À une exception près, tous mes exemples étaient tirés de «Émaux et camées» et la moitié d'en eux venaient du même poème: «Fantaisies d'hiver». J'ajoute que j'aurais pu facilement allonger la liste si j'avais cherché à vous accabler, ce qui est loin de mes intentions. D'autre part, vous prétendez que que votre élitisme «est soluble dans n'importe quel dictionnaire»? Permettez-moi d'en douter. On trouve dans un dictionnaire de courtes descriptions et des dates qui ne peuvent suffire à mettre des images sur vos poèmes. On lira que Boabdil était le dernier roi Maure de Grenade alors que vous évoquez la splendeur de l'Alhambra et du Généralife, le raffinement de la cour de Boabdil et le tragique de sa chute. Une part du poème reste donc hors de portée du lecteur malgré ses efforts. Mais je me pose une question différente et vous y avez presque répondu. Sans vous reprocher ces références savantes, je me demande pour quelle raison elles sont si nombreuses dans votre oeuvre. Vous mentionnez la jouissance des mots. Choisissez-vous donc ces noms insolites (Vénus Anadyomène, Coysevox et Coustou) pour leur seule sonorité? Les sons suffisent-ils à faire naître la poésie? Peut-être désirez-vous amener le lecteur à une attention plus soutenue, à «s'abstraire des guerres et des élections» en le forçant à explorer des mots nouveaux? Mais peut-être, simplement, vous adressez-vous à un public très restreint et cultivé pour lequel ces références sont tranparentes? Votre dévouée, A.C. |
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| Chère Madame, Je commence à me poser des questions sur la décadence des dictionnaires à votre époque! Voici un extrait de ce que je trouve dans le Dézobry et Bachelet qui a rejoint ma bibliothèque l'an dernier: «Boabdil versait des larmes en contemplant du haut d'une colline cette ville qu'il allait quitter: «Pleure comme une femme, lui dit sa mère Ayescha, le trône que tu n'as pas su défendre en homme». La colline a conservé le nom de «Soupir du Maure».» Dictionnaire de Biographie, d'Histoire et de Géographie; éditions Delagrave (1869). On voit bien que mon poème est une simple paraphrase de cette anecdote historique: Ce cavalier qui court vers la montagne, Inquiet, pâle au moindre bruit, C'est Boabdil, roi des Mores d'Espagne, Qui pouvait mourir, et qui fuit! Aux Espagnols, Grenade s'est rendue; La croix remplace le croissant, Et Boabdil pour sa ville perdue N'a que des pleurs et pas de sang... Sur un rocher nommé Soupir-du-More, Avant d'entrer dans la Sierra, Le fugitif s'assit, pour voir encore De loin Grenade et l'Alhambra. En ce qui concerne la seconde partie de votre missive vous avez, Madame, raison sur un point crucial: la musique des mots est essentielle en poésie. Celle-ci est un art tout de sonorité et de fluidité. Je n'irai toutefois pas aussi loin que vous lorsque vous demandiez si «les sons suffisent (..) à faire une poésie». C'est certes une tendance de l'Art contemporain que l'abstraction: un jeune poète, Stéphane Mallarmé, a fait paraître il y a quelques années dans Le Parnasse contemporain des textes incompréhensibles mais étranges et envoûtants. Ce n'est en rien mon intention et j'ai l'espoir d'être compris quand on me lit. Je ne peux que vous affirmer que Giovanni Battista Piranèse et Pauline Borghèse vivent en moi et que mes poèmes ne sont que le reflet de mon âme. Serviteur Madame Théophile Gautier. |
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| Maître, À notre époque, un de vos compatriotes a écrit ce pastiche s'inspirant de votre oeuvre. Qu'en pensez-vous? Y voyez-vous des allusions précises? Vos contemporains se livrent-t-ils à ce genre d'exercice? Vases Vois sur l'oenochoé La fille d'Hypérion Baiser Les yeux d'Endymion. Quand la nuit arraisonne Les corps lourds, vois Morphée Qui donne Songes, mensonges vrais. Émois d'astres nouveaux, Et ton oeil étonné, Taureau Cher à Pasiphaé. Temples de haute race, Où est votre superbe? Tout passe Et vous gisez dans l'herbe. Mais le vase fragile A son éternité L'argile Survit à la cité. (Henri Bellaunay, Petite Anthologie imaginaire de la poésie française, éditions de Fallois, 2000) Avec mes compliments renouvelés, A.C. |
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| Chère Madame, Le pastiche est intemporel et il est pratiqué aussi par des écrivains de mon époque. Je vous engage à lire «Le Moyen de parvenir» de Béroalde de Verville puis à enchaîner sur «Les contes drolatiques» de mon ami Balzac qui est un merveilleux pastiche de ces fabliaux. En ce qui concerne le poème de ce monsieur Bellaunay nous sommes dans une catégorie identique, celle des pastiches devenant eux-mêmes de l'art véritable: voici un petit chef-d'oeuvre! Bien sûr on reconnaît une libre transposition de mon poème «l'Art», notamment dans la dernière strophe qui est une pure reprise (avec passage du thème de la robustesse à celui de la fragilité): Gautier : Tout passe. - L'art robuste Seul à l'éternité Le buste Survit à la cité. Bellaunay : Mais le vase fragile À son éternité L'argile Survit à la cité. Je vous remercie infiniment de m'avoir envoyé ce discret hommage de monsieur Bellaunay à mon oeuvre. Amicalement, Théophile Gautier |