La fin du «Capitaine Fracasse»
       
       
         
         

Benjamin Duportel

      Salut Théophile,

Je suis en colère contre toi !

J'ai vraiment aimé lire «le capitaine Fracasse» mais je trouve que la fin est ridicule : tout s'arrange beaucoup trop miraculeusement. Le château est réparé et en plus ils trouvent un trésor caché qui vient comme un cheveu sur la soupe et en plus ils se marient.

On croirait un soap-opéra américain et je trouve que cela gâche un peu le livre.

Dommage????

 

       
         
         

Théophile Gautier

      Monsieur Duportel,

Tout d'abord je ne crois pas avoir l'honneur de vous connaître aussi vous prierai-je d'employer un voussoiement de meilleur aloi. Vous touchez avec votre lettre véhémente un point qui reste chez moi douloureux et sensible.

J'avais pour ce livre d'autres ambitions que cette fin un peu convenue, je rêvais d'une conclusion magnifiquement désastreuse, d'un dénouement superbement lamentable!

Sigognac après avoir tué en duel le duc de Vallombreuse ne peut plus épouser Isabelle et revient, plus pauvre que jamais, au château de la misère. Je reprends alors la description du château dans des teintes encore plus sombres qu'au premier chapitre. Le temps passe mais le jeune baron est trop triste et trop malheureux pour continuer à vivre. Il descend dans la chapelle en ruines où reposent ses aïeux, soulève la dalle verte et effritée d'un sépulcre puis s'assoit au bord du trou béant pour attendre la mort.

Cette fin eût été très poignante, très logique et très vraie, car c'est de cette façon que procède la vie.

Mais le vieux Charpentier, mon éditeur, a poussé les hauts cris et juré que le succès du livre était compromis. Selon lui il faut la récompense de la vertu, le bonheur des amants et l'apothéose finale dans le triomphe de l'hyménée. J'ai fini par céder à ses protestations mais j'ai promis à ma fille Judith de lui écrire la vraie fin du roman et si Dieu me prête vie encore quelques années je m'acquitterai de ma promesse.

Respectueusement vôtre,

Théophile Gautier

PS : Qu'est-ce qu'un «soap-opéra américain»?