| Lettre d'acceptation de Théophile Gautier à l'Éditeur |
||||
| Neuilly le 03 janvier 1872 Cher Monsieur Dumontais, Vous savez dans quel dégoût et quel ennui je suis des hommes et des choses. Je ne vis que pour ceux que j'aime, car personnellement je n'ai plus aucun agrément sur terre. J'ai reçu votre étrange lettre étant enfermé chez moi et essayant d'écrire un feuilleton qui ne venait pas et d'où dépendait, chose amère, la pâtée de bien des bouches petites et grandes. En cette sordide circonstance votre missive m'a fait l'effet d'un baume miraculeux! Il est doux et réconfortant d'apprendre d'un éditeur des temps futurs que ma véritable oeuvre ne sera pas engloutie par ce flot journalistique que je suis dans l'obligation de produire pour nourrir ma famille. Ma mélancolie se dissipe à la pensée, conviction d'une vie entière, que la véritable beauté résiste aux outrages du temps et brave les années sans s'altérer: Les dieux eux-mêmes meurent Mais les vers souverains Demeurent Plus fort que les airains Sculpte, lime, cisèle Que ton rêve flottant Se scelle Dans le bloc résistant! Ainsi, mon cher Monsieur Dumontais, je pense qu'il me sera agréable de correspondre avec les esthètes du siècle prochain, vrais amoureux de «l'art pour l'art» et d'évoquer avec eux les souvenirs d'Hernani et de Sigognac, de Hugo et de Baudelaire, de Maupin, de Gisèle et de Tahoser... Ma vie et mon âme en somme! À cette perspective je me sens revivre, je me sens rajeunir et revenir aux temps de la fougue et du panache, je sens l'ancienne énergie du Romantisme couler à nouveau dans mes veines! Hierro Monsieur Dumontais! Théophile Gautier |