Le beau
       
       
         
         

clement.vungoc@club-internet.fr

      Cher Paul,

Vous êtes un banquier qui a bien tourné. Je suis un médecin qui s'intéresse un peu à l 'art et la philo. Je pars de l'idée, contraire à l'adage, que les goûts et les couleurs sont un éternel sujet de discussion, et que ces goûts et couleurs peuvent être majoritairement partagés dans le temps et l'espace, pour désigner miraculeusement une toile comme un chef-d'oeuvre.

1re question: Le beau est-il beau en soi ou beau dans le regard du public? Le beau a-t-il une valeur intrinsèque objective ou bien une valeur subjective? Valeur objective d'une oeuvre aboutie dans sa technique et dans son signifiant, (concept héritier de l'art médiéval des corporations) ou valeur subjective, au sens d'un subjectif universel kantien, qui réunit toute la pluralité et toute la contradiction des interprétations?

2e Question: Partagez-vous ma vision du chef-d'oeuvre qui se fabriquerait avec la palette suivante:

-Un artiste et une signature.
-Un public dans une relation à l'art, héritière de l'esthétique romantique du 18e. Un public d'intellectuels qui légitiment le chef-d'oeuvre par le commentaire.
-Un musée qui authentifie, fait «marcher les oeuvres» (to make works work pour les anglo-saxons). Cf l'exposition qui actuellement vous réunit vous et Vincent aux Pays-Bas.

Merci pour l'humanité. (occidentale)

Clément

 

       
         

Paul Gauguin

      Dr. Clément,

J'ai lu et relu votre message. Et je me suis mis à entendre les banquiers qu'il m'a fallu heureusement trahir pour rester fidèle à moi-même et à ma passion de l'art.

Votre analyse ne peint pas: elle compte. On ne comprend bien que ce que l'on a d'abord fait. Les mécanismes des agents de change, dont vous faites état, ont douloureusement fait grincer ma vie qui ne demandait pourtant qu'à célébrer l'amour et l'art. Indissociables.

J'habitais la Maison du Jouir en y interdisant les cafards du monde des calculs et les procédés de réussite. Peignez, Monsieur. Il vous restera moins de temps à gaspiller en spéculations stériles.

Stériles. Croyez-moi.

Paul Gauguin
         
         

clement.vungoc@club-internet.fr

      Cher Paul,

Je comprends bien votre réponse passionnée à ma 2e question volontairement provocante. Votre amertume de la marchandisation de l'art est bien compréhensible, mais n'enterrez pas trop vite les marchands, qui ont certes traumatisé les artistes. Quel serait le quatraccento, sans la riche république de Florence et ses commanditaires?

Vincent qui vous a pressé de le rejoindre en Arles en 88, ne spéculait-il pas qu'un Van Gogh valait 2 Gauguin? N'est-ce pas la bonne vente de 91 à Drouot qui a financé votre 1er voyage en Polynésie? N'est-ce pas un confrère médecin bordelais qui a acheté en 1901 «d'ou venons-nous»? Peut-on vivre uniquement d'amour, d'art, de vahiné et d'emprunt?

Dans votre amertume je vous trouve même en avance sur votre temps, en terme d'anti-mondialisation. Mais même dans votre quête d'amour et d'art dans vos îles perdues, vous ne pouvez ignorer ma première question, soulevée au 18e siècle, non par des marchands mais bien par des intellectuels et des philosophes, et non des moindres (Kant, Hegel). Vous ne pouvez ignorer cette transformation qui s'est progressivement opérée depuis la renaissance, d'un artiste médiateur entre la splendeur de Dieu et les hommes, d'un artiste imitateur de la «belle nature», en un artiste qui s'est libéré comme vous des canons d'une tradition pour célébrer l'art et l'amour par exemple, pour aussi «trouver en soi un coin d'inconnu». Preuve que la vérité est aussi bien dans l'oeuvre que dans l'artiste lui-même. Vous ne pouvez éviter les analyses, les interprétations du public. Vous avez été l'idole de Mallarmé et des poètes symbolistes. La relation esthétique ne peut se réduire à une affaire de compréhension.

Et envoyer votre public à ses pinceaux n'y changera rien. Ce qui est indissociable c'est la relation du public à votre oeuvre. L'universel de votre oeuvre a toujours rendez-vous avec l'universel du public. Inévitable rencontre de l'objectif et du subjectif. Et vous le savez bien, devant vos toiles,vos sculptures, il ne s'agit pas de comprendre, de porter jugement, mais de tourner autour, d'attendre, de laisser venir ses émotions, son plaisir. Votre art et l'amour de votre public deviennent indissociables. Ce mariage est
rendu possible, malgré vous, loin de votre île, par des cafards soit, mais des cafards rendus passionnés aussi. À votre insu, votre art est capable de transformer un musée en une maison du jouir. Croyez-moi, quelle facilité de jouir soi-même avec ses enfants en prime, sans faire 2 mois et demi de bateau, ou 10 ans de barbouillage. Et je pense même que de cette union, loin d'être stérile mais féconde, pourrait naître, encore un siècle après votre mort, une humanité meilleure et plus éclairée.

Peindre moi-même? Pourquoi ne pas me dire de sculpter, de partir bourlinguer sous les tropiques primitifs (que je connais), ou encore écrire comme vous des «racontars de Rapin». J'ai choisi de gaspiller mon temps au stylo plutôt qu'aux pinceaux. Je suis fidèle à moi-même quand j'écris, quand j'essaie de comprendre l'art autant qu'en l'aimant, dans le but de le faire partager. Je suis fidèle à moi-même en acceptant d'être changé par l'autre, par l'art (aussi bien plastique que littéraire, musical, ou cinématographique). Être ainsi changé, par un autre disparu, par l'art, «par un au-del'art», par-dessus les mails.

Clément
         
         

Paul Gauguin

      Qui sait...

Je préfère encore les idées simples de Vairumati et son corps alangui à l'étau de vos mots.

Excusez ma migraine.

Paul Gauguin
         
         

clement.vungoc@club-internet.fr

      Bonjour cher Paul,

Sans cesse je reviens sur l'ouvrage et en particulier à ma 1ère question. Elle était plus posée au Gauguin de 1888, que celui alangui polynésien. Je n'ai rien contre Vairumati.

Celui qui écrit à Schuffenecker: «l'art est une abstraction, tirez-la de la nature en rêvant devant et pensez plus à la création qui en résultera. C'est le seul moyen de monter vers Dieu en faisant comme le divin Maitre, créer».

Votre réflexion novatrice sur les débuts de l'abstraction rejoint déjà celles de quelques autres artistes et commentateurs de votre fin de siècle. Elle va donc dans le sens d'un Beau inhérent à l'oeuvre, objectif. D'un beau non imitateur de la nature, non illustrateur de splendeur divine.

D'une belle expression de l'individualité, d'un concept de l'artiste, puisqu'il s'agit vous dites «de trouver en soi un coin d'inconnu». Elle illustre aussi ce mouvement de l'Homme-Dieu, cette tentative pour l'homme d'imiter Dieu, ici dans sa toute-puissance à créer. Mouvement que notre ministre-philosophe Luc Ferry a developpé comme la divinisation de l'humain.

Clément
         
         

Paul Gauguin

      Et votre question ?

Paul Gauguin