La poursuite de votre art |
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| En 1883, vous avez abandonné
votre femme et vos enfants pour vous adonner à la poursuite de votre art.
Y avez-vous repensé, parfois? Isabelle Cohen |
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| Madame Cohen, Je n'ai abandonné personne. J'ai laissé ma femme et mes enfants à leurs destins pour poursuivre le mien. Tout simplement. Laissé une femme qui ne voyait en moi qu'un pourvoyeur. Encouragée en cela par sa famille ancrée dans une Flandre pour qui l'art n'est que spéculation financière. Ce que je regrette toujours c'est la présence de ma fille Aline qui a en elle la même sauvagerie salvatrice que moi. Nous nous écrivons. Et Aline a, Dieu merci, la tête et le coeur assez haut placés pour ne pas être effarouchée et corrompue, pensez-vous sans doute, au contact du cerveau démoniaque et égotiste que certains me prêtent. D'ailleurs n'est-ce pas un faux calcul que de sacrifier tout à des enfants ânonnants et à une femme cupide et n'est-ce pas priver la nation du génie de ses membres les plus actifs? Vous vous sacrifiez pour votre enfant qui lui, à son tour, devenu homme, se sacrifiera. Ainsi de suite. Il n'y aura plus que des sacrifiés. Et la bêtise durera longtemps. n.b.: Si vous venez un jour aux Marquises, n'hésitez pas de venir profiter de ma Maison du Jouir avec moi. Le cas échéant, si vous pouviez en profiter pour m'apporter quelques tubes de couleurs... |
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| Mais ne vous sacrifiez-vous pas aussi
dans votre art? Isabelle Cohen |
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| Mademoiselle Cohen, Mon art c'est moi. Je ne me suis donc pas sacrifié. Ce qui n'exclue pas le sacrifice. J'ai connu la misère extrême, c'est-à-dire avoir faim, avoir froid et tout ce qui s'ensuit. Ce n'est rien ou presque rien, on s'y habitue et avec de la volonté on finit par en rire. Mais ce qui est terrible dans la misère, c'est l'empêchement au travail, à son art, au développement des facultés intellectuelles. À Paris surtout, comme dans les grandes villes, la course à la monnaie vous prend les trois quarts de votre temps, la moitié de votre énergie. Il est vrai que par contre la souffrance vous aiguise le génie. Il n'en faut pas trop cependant, sinon elle vous tue. Avec beaucoup d'orgueil j'ai fini par avoir beaucoup d'énergie et j'ai surtout voulu vouloir! L'orgueil est-il une faute qu'il faille développer? Je le crois. C'est encore la meilleure chose pour lutter contre la bêtise humaine qui est en nous. Au Plaisir du Jouir. |