Vous et Sartre
       

       
         
         

Charles Desjardins

      Monsieur,

Jean-Paul Sartre fut l'un de vos plus virulents détracteurs. Est-il vrai que, lorsqu'il fut question de l'arrêter lors des troubles causés par la guerre d'Algérie, vous auriez refusé en disant: «On n'emprisonne pas Voltaire»?

Sincèrement, quelle est votre véritable opinion envers ce philosophe engagé qui détestait tout ce que vous pouvez représenter?

Charles Desjardins

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Cher Monsieur Desjardins,

Il me faudra commencer par tempérer votre assertion comme quoi Sartre détestait tout ce que je pouvais représenter. Tant il est vrai que, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, chaque Français est, fut ou sera gaulliste, Sartre lui-même se montra gaulliste, quoique brièvement, dans les derniers moments de la guerre, au début de 45.

Sartre était alors, avec quelques autres journalistes français et résistants, invité par le Département d'État américain à venir rendre compte de l'effort de guerre de notre puissant allié d'alors, et il tira de ce séjour outre-Atlantique une série d'articles pour Le Figaro et Combat.

Le premier d'entre eux, parut dans le Figaro du 24 Janvier 45 et intitulé «Les journalistes français aux États-Unis, la France vue d'Amérique» provoqua une intense polémique. Sartre y dénonçait, avec sincérité, l'ambiguïté des relations entre le pouvoir américain et de Gaulle, et en particulier le soutien ostentatoire apporté par le Département d'État à Giraud en Afrique du Nord. Il alla même jusqu'à faire mention de l'association des gaullistes des États-Unis, «France Forever». Bien sûr, les circonstances d'alors étaient particulières et Sartre, résistant sublime, voulut ainsi marquer son soutien, sûrement plus qu'à son chef et initiateur, à l'unité de la Résistance.

Bien sûr en 1958, lorsque je fus rappelé au pouvoir, son ton à mon égard changea tout à fait. Lui, représentant de la tradition protestante des clercs, des pédagogues et des adeptes du libre arbitre, ne pouvait que bondir presque instinctivement à l'idée de voir le général de Gaulle, catholique, patriote et conformiste, ramasser le pouvoir.

Il était dans son rôle et la grandeur d'un pouvoir ne trouve toute sa mesure que dans la qualité de l'opposition à laquelle il est confronté. On n'emprisonne pas Voltaire, en effet, et d'autant moins quand, fut-ce par son obstination aventureuse à combattre un régime, et Sartre n'éprouve de sympathie pour rien qui ressemble à un régime, celui-ci fait grandir aux yeux du monde entier le prestige de la France.

J'eus déjà l'occasion de dire que Sartre, à l'image de Villon, Voltaire et Romain Rolland en leurs temps, causa bien des tracas aux pouvoirs publics, mais qu'il n'en est pas moins indispensable que la liberté de pensée et d'expression des intellectuels demeure respectée dans toute la mesure compatible avec l'obéissance aux lois de l'État et avec le souci de l'unité de la nation.

En guise de conclusion, sans vous dévoiler explicitement la teneur des sentiments que je porte au philosophe dont les rapports avec moi semblent vous intéresser, je vous dirai simplement que lorsqu'il m'a fallu répondre à sa première lettre, à propos du tribunal de Stockholm qu'il présidait, je la commençai par: «Mon cher Maître». Ce qu'il ne prit pas bien.

Bien sincèrement à vous,

Charles de Gaulle