Votre réponse à Monsieur Lamy (Automne)
       

       
         
         

Madeleine Champagne

      Mon Général,

J'ai lu la réponse que vous avez faite à mon ami, monsieur Lamy (re: novembre) et je comprends votre courroux... Blamez notre novicité sur le système et sachez qu'au Québec et à Montréal plus particulièrement nous sommes très mais alors très attachés à vous.

Je suis la directrice des communications du maire de Montréal, monsieur Pierre Bourque et j'aime bien la conversation virtuelle proposée par Dialogus qui fait appel à l'agilité et à la subtilité. Je vous remercie du temps que vous nous consacrez et je vous pose à mon tour une question...

Quel souvenir gardez-vous du balcon de l'hôtel de ville de Montréal où vous prononciez une phrase indélébile?

Merci et bon novembre (j'en suis native également)

Madeleine en marine du Québec profond

Au plaisir de vous lire.

Madeleine C

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Chère Madame,

Dans ma réponse à la question sur «Novembre», vous avez vu du courroux là où il n
'y avait qu'un petit peu d'ironie devant une interrogation à laquelle j'aurais pu apporter une réponse autre, mais sans grand relief. Aussi, je vous demanderai d'assurer votre ami monsieur Lamy de ma plus parfaite sympathie, et je vous prie de trouver ci-après la réponse commune que j'ai faite aux quelques questions qui se rapportent à mon séjour au Québec.

Bien sincèrement à vous,

Charles de Gaulle



C'est une immense émotion qui a de nouveau étreint mon coeur en lisant vos questions, à vous, fiers francophones du Canada, comme autant de preuves de l'amitié indéfectible qui unit nos deux grands peuples. Une émotion comparable à celle que j'avais ressentie au balcon de l'Hôtel de Ville de Montréal, ce jour dont vous gardez, comme moi, le souvenir. Alors vous ne m'en voudrez pas si j'ai choisi d'embrasser toutes vos questions en une seule réponse
et de vous apporter quelques secrets que je vous demanderai, une fois encore, de ne pas répéter. «Vive le Québec Libre!» c'était avant tout pour moi la manière d'exprimer le principe, à mon sens inaliénable, du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. En l'espèce, j'avais souhaité rappeler la nécessité pour vous, les Québécois, de faire respecter votre spécificité francophone dans l'ensemble anglo-saxon et vous apporter mon concours, au nom de la France, dans cette entreprise.

Pour autant, il ne s'agissait en aucun cas, comme votre Premier Ministre Lester Pearson a semblé le penser un moment, d'une tentative de ma part de nier la souveraineté du gouvernement canadien sur l'ensemble de son territoire. D'ailleurs, mon discours de la veille, à Québec, pourtant pétri de la même conviction de la prééminence de l'identité spécifique du Québec, n'avait pas déclenché son ire. Il vous amusera peut-être d'apprendre qu'aucun discours n'était initialement prévu à Montréal. Mais après le voyage que je fis sur le Chemin du Roy, de Québec à Montréal, après avoir été accueilli, dans chaque village que je traversai, comme un véritable libérateur, après avoir lu, sur les pancartes brandies par des milliers de mains, des mots tels que «Québec Libre!», «France libre!», «Vive le Canada Français!», je ne résistai pas à l'envie de saisir l'occasion de ce micro oublié sur le balcon de l'Hôtel de Ville pour dire mon émotion, mon admiration et mon soutien au Canada français, d'une façon qui devait marquer les esprits. Et le maire de Montréal, Monsieur Jean Drapeau, me laissa le faire.

Dans l'avion qui me ramenait à Paris, Jean Daniel Jurgensen, un de mes collaborateurs, haut diplomate, me dit: «Mon général, vous avez payé la dette de Louis XV!». Je lui expliquai alors, que du balcon de Montréal, j'avais vu une balance: dans l'un des plateaux de la balance, il y avait les anglo-saxons qui de toutes manières ne m'aiment pas. Dans le même plateau, il y avait les journalistes. Et ce que peuvent écrire les journalistes importe toujours peu, puisque ce n'est pas l'Histoire. Dans ce plateau, il y avait aussi les diplomates: tant pis pour eux! Mais dans l'autre plateau, il y avait le destin d'un peuple, votre peuple, à qui je pensais, en quittant Montréal, avoir fait gagner dix ans. Et puisque vous continuez de manifester votre intérêt pour ce discours, je vous laisse avec les mots exacts qui s'envolèrent du balcon, ce 24 juillet 1967, et qui répondent déjà, en partie aux questions que vous m'avez soumises.

«C'est une immense émotion qui remplit mon coeur en voyant devant moi la ville française de Montréal. Au nom du vieux pays, au nom de la France, je vous salue de tout mon coeur. Je vais vous confier un secret que vous ne répéterez pas. Ce soir ici, et tout le long de ma route, je me trouvais dans une atmosphère du même genre que celle de la Libération. Outre cela, j'ai constaté quel immense effort de progrès, de développement, et par conséquent d'affranchissement vous accomplissez ici et c'est à Montréal qu'il faut que je le dise, parce que, s'il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c'est la vôtre. Je dis c'est la vôtre et je me permets d'ajouter c'est la nôtre.

Si vous saviez quelle confiance la France, réveillée après d'immenses épreuves, porte vers vous, si vous saviez quelle affection elle recommence à ressentir pour les Français du Canada et si vous saviez à quel point elle se sent obligée à concourir à votre marche en avant, à votre progrès! C'est pourquoi elle a conclu avec le Gouvernement du Québec, avec celui de mon ami Johnson, des accords, pour que les Français de part et d'autre de l'Atlantique travaillent ensemble à une même oeuvre française. Et, d'ailleurs, le concours que la France va, tous les jours un peu plus, prêter ici, elle sait bien que vous le lui rendrez, parce que vous êtes en train de vous constituer des élites, des usines, des entreprises, des laboratoires, qui feront l'étonnement de tous et qui, un jour, j'en suis sûr, vous permettront d'aider la France.

Voilà ce que je suis venu vous dire ce soir en ajoutant que j'emporte de cette réunion inouïe de Montréal un souvenir inoubliable. La France entière sait, voit, entend, ce qui se passe ici et je puis vous dire qu'elle en vaudra mieux.

Vive Montréal! Vive le Québec!
Vive le Québec libre!
Vive le Canada français! Et vive la France!»

Charles de Gaulle