Union nationale
       

       
         
         

Jean-Pierre L. Collignon

      Mon Général,

C'est encore moi... le Français de Belgique.

Lorsque, à l'issue du deuxième tour des dernières élections présidentielles, Jacques Chirac se trouva réélu par l'ensemble d'un électorat qui allait de la droite à la gauche et qui entendait, en votant pour lui, faire barrage à Jean-Marie Le Pen, je fis, l'espace d'un instant, ce rêve singulier: Jacques Chirac, prenant l'exacte mesure des événements que la France venait de vivre, ce frisson qui avait parcouru le «cher et vieux pays», j'imaginai que le Président, conscient de ce que c'était la France et pas seulement des électeurs qui lui remettait à nouveau entre les mains le pouvoir suprême, faisait appel, en vue de la formation de son gouvernement aux représentants de tous les grands partis et se donnait pour objectif de rassembler ainsi celles et ceux qui étaient soucieux d'abord et avant tout, de l'intérêt général de la Nation. Hélas, il n'en fut rien et tout continua comme avant...

Et, à l'issue du récent scrutin, qui a vu le Parti de la Majorité s'effondrer lamentablement, j'ai à nouveau et bien naïvement espéré que Jacques Chirac allait tirer les conclusions de ce désaveu. Il n'en fit rien, comme vous le savez. Pensez-vous qu'une manière «d'Union Nationale» eut été possible en 2002, comment l'auriez-vous comprise, vous, le Rassembleur? Et ces élections-ci, la manière dont il a été répondu au verdict des urnes, qu'en pensez-vous?

Bien à vous, avec toute mon estime,

Jean-Pierre L. Collignon

 

       
         

Charles de Gaulle

      Monsieur Collignon,

Comment vous portez-vous? Je regrette d'avoir une nouvelle fois traîné pour vous répondre, mais peut-être avez-vous appris qu'avec quelques autres personnalités de Dialogus, je me suis laissé entraîner dans un nouveau projet fou du cru de Sinclair Dumontais, notre hôte bien aimé et infiniment respecté. Bref ce projet, qui promet d'être très amusant, a mobilisé une grande partie des forces du vieillard que je suis devenu et j'ai pris un retard important dans mon courrier, dont vous avez fait bien malheureusement les frais, jusqu'à aujourd'hui. Je vous prie de m'en excuser.

Mais il faut que je vous dise. Quelque chose chez vous, monsieur Collignon, me trouble profondément. Pourquoi diable, alors que vous êtes Belge, vous embêtez-vous avec la politique française, petite, étroite, ridicule au point que le champ sémantique de la médiocrité paraît un pauvre jardinet lorsqu'il s'agit de la décrire? Cela vous intéresse-t-il vraiment? Ou alors c'est comme au zoo, ou tel un spectateur de quelque théâtre de boulevard, que vous les observez, les démagogues, misérables apothicaires des urnes qui prétendent gouverner la France. Qu'importent les convictions, qu'importe la vision, c'est voix après voix qu'on prétend travailler sa politique. Et hop: les invertis par-ci, les automobilistes, ou encore les riverains des rues de plaisirs par là. Et demain, quoi? Les femmes à barbe, les nains hydrocéphales, les hommes-troncs ventriloques? Tout cela vous amuse-t-il? Je n'ai malheureusement pas le loisir de suivre de près la politique intérieure belge, mais est-elle si lamentable que vous vous passionnez encore pour la scène politique navrante d'un pays étranger?

Moi, tout cela, depuis que j'ai découvert Internet, je ne peux plus m'empêcher de le suivre avec passion, et même avec douleur, parce que c'est la France, mon cher et vieux pays - comme vous rappeliez - dont il s'agit. Mais vous, qu'est-ce qui vous empêche de vous intéresser à des tas d'autres sujets passionnants, que cette source intarissable d'affliction? Oh, je ne vous demande bien sûr pas de réponse, mais je voulais que vous sachiez que je me pose ces questions.

Alors en plus, je ne sais pas trop quoi vous dire, parce que l'union sacrée, dans un pays où le politique - même celui de gauche! - favorise l'individualisme, le repli sur soi, bref l'égoïsme et le sectarisme, dans un pays où la société s'est déjà largement désintégrée en communautés dont le politique - en particulier celui de gauche! - met systématiquement en exergue les conflits d'intérêt, elle n'est simplement plus envisageable.

Mais je crois savoir où vous vouliez en venir, après tout. Alors je puis vous dire: non, monsieur Collignon, rien dans la constitution de 1958 n'interdit au président de la République de choisir un Premier ministre qui compose avec lui un gouvernement à spectre politique large - sous réserve d'acceptation par le Parlement.

Alors si je partage votre déception devant le manque d'esprit d'innovation de l'actuel président de la République, je déplore surtout le caractère velléitaire du chef de l'Etat. Après la dernière élection présidentielle, Chirac aurait effectivement pu choisir l'union nationale, mais après 5 ans de cohabitation, on comprend qu'il ait souhaité conserver cette fois les mains libres. Alors en revanche, on peut lui reprocher, suite aux plus récents scrutins, en France, d'avoir reculé sur la plupart des chantiers de réforme qu'il avait souhaités et initiés. Il s'est déjugé et c'est très grave. C'est pourquoi je crois que l'union sacrée, à l'issue de ces derniers scrutins locaux, n'aurait été ni possible ni même souhaitable, d'autant que la formation du gouvernement, en France, procède de scrutins nationaux.

Croyez-moi, avec des hommes politique de la trempe d'un bouchon ballotté à la surface des flots, aucune réforme ne sera possible en France. Et ce n'est pas comme si elles manquaient, les adaptations de vieux systèmes, qu'il conviendrait d'élaborer: il y a la retraite, dont le financement dans l'avenir n'est toujours pas assuré, quoi qu'en disent certains; il y a la Sécurité Sociale, dont le chantier vient apparemment de s'ouvrir; mais n'est-ce pas une carence de courage politique qui interdit à chacun d'évoquer la réforme la plus nécessaire, la plus urgente, la plus évidente qui soit en France? Je veux parler de la réorganisation du ministère des Finances et en particulier de la dispensable séparation de l'assiette et de la perception de l'impôt, dont je crois me rappeler qu'elle s'appuie sur des principes issus de l'ancien régime! Mais quelques syndicalistes irresponsables et vachards, dont la charge professionnelle implique qu'ils puissent littéralement étouffer l'Etat, protègent leurs petits privilèges en rançonnant les Français.

Mais je m'éloigne du sujet. Ah, l'union sacrée, certes elle apparaît romantique. Mais dans un pays comme la France, qui privilégie la contestation sur le consensus, l'affrontement sur le dialogue, celle-ci demeure l'apanage de moments de péril, d'angoisse et de violence extrêmes qu'il ne faut pas, bien évidemment, souhaiter retrouver. Alors dans l'attente du nouveau de Gaulle qu'il faudra bien trouver à la France, ou même mieux, à l'Europe, il faudra se satisfaire de cette farce considérable et sans talent que jouent et rejouent sans relâche les mêmes hommes, les mêmes clans, les mêmes cliques. Car voyez la difficulté de distribuer les postes au sein d'un seul parti! Imaginez le travail s'il fallait en plus réserver des places à ceux d'en face!

Permettez-moi, avant de vous quitter, de vous redire combien j'apprécie nos échanges. À très bientôt je l'espère,

Bien sincèrement à vous,

Charles de Gaulle