Une Europe? Une planète, oui? Mais avec qui?
       

       
         
         

Nicole Frey

      Mon Général,

Comment vous, le fervent défenseur de la Patrie avec un grand P, de la France avec un F majuscule, pouvez-vous imaginer l'idée d'une dimension européenne cohérente et, si j'osais, mondiale? En d'autres termes, pensez-vous que l'avenir de notre planète puisse se décliner à travers des "patries" aux régimes politiques aussi divers qu'avariés?

Que diriez-vous, par exemple, à un pays gouverné par un dictateur ou un dangereux extrémiste qui voudrait faire partie de cette "dimension" commune?

Nicole

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Chère Madame,

Comme jâadhère à vos questions! Comme je comprends les doutes qui les sous-tendent! Comme je sais la difficulté infinie de construire un ensemble cohérent avec des parties qui semblent incapables de lâêtre avec elles-mêmes bien longtemps! Ne me suis-je pas battu, avec toute lâardeur possible, aussi longtemps que jâexerçai le pouvoir, pour façonner lâEurope nécessaire à lâéquilibre du monde?

Bien sûr, à lâheure où je vous parle, la tâche immense est-elle loin dâêtre accomplie, sans doute le chemin à parcourir est-il bien plus long que celui déjà parcouru. Mais répondre à vos interrogations consiste avant tout à fixer un objectif à cette entreprise, on devrait même dire à cette aventure, dont le Chancelier Adenauer et moi-même furent les inspirateurs.

Le destin de lâEurope? Le destin du monde? Le destin de lâhomme! Oui, de lâhomme! La seule querelle qui vaille est celle de lâhomme. Câest lâhomme quâil sâagit de sauver, de faire vivre et de développer! Aucune politique, nul régime, pas un gouvernement ne peut trouver de sens hors de la voie très dure, mais de la seule voie droite, celle du développement de lâhomme! Et câest précisément cette voie qui sâéclaire devant lâEurope, une Europe formée dâhommes libres et dâÉtats indépendants, organisée en un tout susceptible de contenir toute prétention éventuelle à lâhégémonie et dâétablir entre les deux masses rivales lâélément dâéquilibre dont la paix ne se passera pas. Car enfin, faut-il compter sur une Amérique vouée exclusivement à lâargent, faut-il compter sur une Russie communiste qui sâest enfermée dans une doctrine quâelle a pervertie et dont je reste convaincu que le régime ne survivra pas au siècle, peut-on compter sur ces blocs extrémistes pour développer lâhomme? Non! Non, non et non! Câest à lâEurope, et à lâEurope seule, celle de Goethe, celle de Dante, celle de Chateaubriand, quâincombe cette tâche essentielle, cruciale, mondiale et intemporelle.

Vous parliez de la patrie. À chacun sa patrie. Et comme me lâavait dit à moi-même le plus grand patriote du siècle, Paul Déroulède: «Celui qui nâaime pas sa mère plus que les autres mères et sa patrie plus que les autres patries nâaime ni sa mère ni sa patrie.» Cela, suivant moi, vaut pour chacun, Français, Allemands, Québécois ou Papous! Et pour moi, qui, comme chacun sait, me suis fait toute ma vie une certaine idée de la France, moi qui crois plus quâen tout au génie de la patrie, si jâai choisi de lier si intimement le destin de la France à celui de lâEurope, câest bien, chacun peut le comprendre, que mon idée de lâEurope est au moins aussi grande, aussi éclatante que celle que jâai de la France éternelle. Cette France qui fait à lâEurope le cadeau de ce pacte vingt fois séculaire qui lie sa propre grandeur à la liberté du monde.

Alors, Madame, vivez dans la confiance que lâEurope saura, avec le temps, prendre toute la mesure du rôle quâelle doit tenir dans lâHistoire future. Que lâEurope comprendra que la coopération entre ses États dans le génie de leur diversité et dans le respect de leurs patries est la seule de nature à offrir au monde, et en particulier au monde qui émerge, un phare dans la nuit, un exemple de concorde, de paix et dâamitié entre les peuples. Cela sera long, cela nâira pas sans dâimmenses difficultés, mais cela arrivera, aussi certainement que contre tous, ennemis et alliés, la France outragée, brisée, martyrisée, se releva finalement.

Et puisque cela nâarrivera pas sans que la Communauté Européenne ne sâélargisse, pour répondre à votre dernière question, je vous dirai que jâose croire que ceux qui viendront après moi, après que jâaurai disparu, feront au moins preuve dâun minimum de discernement quant au choix des candidats à lâentrée dans notre Communauté.

Sans aller jusquâà envisager lâentrée de régimes dictatoriaux dans la CEE, je vous dirai simplement que celle de lâAngleterre aurait déjà la conséquence fâcheuse de subordonner, plus encore que le plan Marshall ne le fit, lâindépendance européenne à la volonté de lâAmérique, jâai déjà eu souvent lâoccasion de le dire. Cela ralentirait sûrement la construction européenne, mais ça ne lâarrêtera pas, car rien ne lâarrêtera plus.

Bien sincèrement à vous,

Charles de Gaulle