Sentiers de la gloire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Henry Gazay

 

 

 

Cher Charles (ou plutôt, mon Général!),

Je viens de louer le DVD (c'est un système de reproduction du cinématographe) du film de Stanley Kubrick: «Les Sentiers de la Gloire» (filmé en 1957, soit un an avant votre nomination à l'Élysée).

 

Connaissez-vous ce film? Quelle est votre opinion?

 

Henry GAZAY (votre cousin!)

 

Vive la France! Vive la Bretagne libre! Et libérez Colombey-les-Deux-Églises!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Charles de Gaulle

 

 

 

Cher Henry,

 

Je me permets de vous appeler par votre prénom, car j'ai pour celui-ci une grande affection. Comme vous ne l'ignorez pas, dans sa version traditionnelle française, celle de nos rois, c'est également le prénom de mon père.

 

Malheureusement, je ne vais pas pouvoir vous donner mon jugement sur le film que vous évoquez, car je ne suis pas en mesure de consulter ce que vous appelez les disques versatiles digitaux. J'ai bien tenté le coup sur le vieux tourne-disque de la Boisserie, mais rien à faire. Cela ne fonctionne point. Par surcroît l'oeuvre cinématographique de Monsieur Kubrick, Les sentiers de la gloire, n'est pas à ce jour (je me trouve en 1969) distribué en France.

 

Il semble en effet que, après ses premières projections en Belgique, l'émoi fut tel dans certains cercles de la diplomatie et de l'armée françaises que les Artistes Associés, distributeurs européens du film, renoncèrent à le proposer aux cinémas de France. Plus radical encore que la censure: l'autocensure! C'était en 1958, mais je puis vous assurer que je n'y suis pour rien. Reste donc que je n'ai pas vu ce film.

 

Mais quel est votre point de vue? Selon vous, quels auraient été les effets de ce film sur le public français à un moment où l'Algérie s'embrasait, avec la promesse de nouveaux combats, de nouvelles vies perdues, militaires mais aussi civiles? Et puis il faut penser aux anciens combattants de la Grande Guerre… Diable: j'en suis, après tout! C'est bien la preuve qu'il en reste, et ils n'ont pas forcément envie qu'on leur jette au visage, fut-ce dans un geste artistique, une interprétation symbolique et polémique de l'action militaire qui a fait leur parcelle de gloire.

 

Pourtant, si j'en crois une lettre que Monsieur Kubrick avait adressé au journal l'Express, à l'hiver 1959, pour plaider la cause de son film, son but avait essentiellement été de dénoncer l'absurdité de la guerre. En cela je suis persuadé que cette oeuvre se révélera utile pour les générations à venir. Et, en somme, vous m'en apportez la preuve.

 

Je serai bien heureux de vous lire à nouveau. Bien sincèrement vôtre.

 

Charles de Gaulle

 

P.-S.: Je n'ai pas compris ce que vous avez voulu dire par «Vive la Bretagne libre». Voulez-vous dire que cette région, la plus profondément gauloise de France, a fait sécession? Je ne puis y croire. La France est tombée bien bas.