Sensations
       

       
         
         

Amélie Charcosset

      Cher Charles,

Je suis en 3e et j'étudie en ce moment la seconde guerre mondiale. Je voudrais savoir quelles ont été vos impressions lorsque vous avez pour ainsi dire «pris l'antenne» afin de dire aux Français de résister?

Je vous remercie d'avance.

Amélie

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Mademoiselle,

J'imagine que vos professeurs ne peuvent s'attarder longtemps sur chaque leçon, aussi j'espère que ma réponse vous sera parvenue en temps utile.

Je ne vous apprendrai rien en vous disant que les heures que vous évoquez figurent parmi les plus sombres de l'Histoire de la France. Des heures de peur, des heures de deuil, des heures de honte, venant ponctuer des années d'aveuglement coupable, au sujet d'Hitler, et de renoncement criminel, comme à l'égard à nos alliés polonais, notamment, que nous n'avons pas secourus, dès septembre 1939, contrairement aux engagements que nous avions pris vis-à-vis de la Pologne.

Dès le début de juin 40, après les quelques mois de ce que l'on a appelés la drôle de guerre, après l'invasion, par les troupes du Reich, de la Hollande et de la Belgique, et leur entrée en France, il apparaissait que la métropole était perdue.

C'est à peu près le discours que je tins à Paul Reynaud, le président du Conseil, lorsque je le rencontrai à Paris, le 6 juin, alors qu'il venait de me nommer sous-secrétaire d'État à la Défense nationale. L'ombre de Pétain et des défaitistes, par surcroît, s'étendait rapidement, jusque parmi les collaborateurs de Paul Reynaud, et leurs arguments en faveur de l'armistice obtenaient davantage de poids à mesure que la déroute militaire se confirmait.

Suivant moi, alors que la situation de la métropole semblait temporairement compromise, il convenait d'agir rapidement afin de faire de l'Empire le terrain de continuation de la lutte. Je proposai donc à Paul Reynaud de me permettre de prendre les mesures qui semblaient s'imposer dans le dessein d'organiser le transfert de nos moyens vers l'Afrique du Nord, de choisir des chefs qualifiés pour diriger les opérations et de maintenir nos bonnes relations avec les Anglais.

Paul Reynaud me donna son accord, et me demanda de rejoindre Londres au plus tôt, afin de m'assurer du concours des Anglais, et notamment de la Royal Air Force, dont l'aviation de chasse nous était spécialement utile.

Le 8 juin, la veille de mon départ pour Londres, je rencontrai le général Weygand, Commandant en chef des Armées françaises. Je le trouvai résigné à un armistice imminent et déshonorant. Il m'expliqua que, comme il l'avait prévu, les Allemands attaquaient sur la Somme, et qu'il ne pouvait les en empêcher. Le souvenir de la conversation que nous avions entretenue, ce jour-là, demeure vivace dans mon esprit. Je tentai de l'encourager:

- Soit, ils passent la Somme. Et après?
- Après, me dit-il, c'est la Seine et la Marne.
- Oui. Et après?
- Après? Mais c'est fini!

Alors que j'évoquais le monde, et l'Empire, qui pouvaient, qui devaient permettre à la France de se ressaisir et de remporter la bataille finale, le rire nerveux du vieux général m'accabla. «Ah! conclut Weygand. Si j'étais sûr que les Allemands me laisseraient les forces nécessaires pour maintenir l'ordre!».

Quittant le Commandant en chef, après lui avoir indiqué que le gouvernement n'abandonnerait pas la lutte, si difficile fut-elle, je rencontrai des officiers d'état-major qui me confirmèrent dans l'impression qu'aux échelons élevés du commandement, on tenait la partie pour perdue.

Arrivant à Londres, le lendemain, dimanche 9 juin, et rencontrant Churchill pour la première fois, je compris à son attitude qu'il ne croyait plus guère à la possibilité d'un rétablissement militaire en France métropolitaine. Son refus de m'apporter un concours aérien significatif me le confirma. Je constatai que l'union stratégique se trouvait pratiquement rompue entre Londres et Paris.

Je regagnai Paris le soir même où Paul Reynaud me fit appeler à son domicile. Les Allemands avaient atteint la Seine en aval de Paris. En outre, tout donnait à penser que, d'une heure à l'autre, les forces blindées allemandes allaient passer à l'attaque décisive en Champagne. Paris était menacé, à l'ouest, au nord, à l'est. Enfin, notre ambassadeur à Rome annonçait qu'il s'attendait à tout instant à recevoir du gouvernement italien la déclaration de guerre.

Suivant moi il convenait, au plus vite, de gagner l'Afrique.

Les jours qui suivirent me donnèrent à suivre le spectacle affligeant d'une nation prostrée et stupéfaite, d'une armée sans foi ni espoir, derrière lesquels la machine du pouvoir tournait dans une irrémédiable confusion.

Le 10 juin, Weygand indiquait à Paul Reynaud, en ma présence, qu'il fallait demander l'armistice. Plus tard dans la journée, alors que j'avais demandé à Paul Reynaud, président du Conseil et ministre de la Défense nationale et de la Guerre (la constitution de la IIIe République permettait au chef du Gouvernement d'assumer, par surcroît, des responsabilités ministérielles), de faire défendre Paris, le Conseil des ministres déclarait la Capitale «ville ouverte».

Il nous fallut donc quitter Paris pour Orléans, où Paul Reynaud et moi-même arrivâmes à l'aube du 11 juin. Parvenus à la préfecture, nous prîmes contact avec le Grand Quartier, qui s'installait à Briare. De là, le Généralissime Weygand nous fit savoir qu'il avait pris contact avec Churchill, pour lui demander de le rejoindre. Je jugeai inadmissible que Weygand ait pris une initiative politique d'une telle importance, et demandai son remplacement immédiat par le général Huntziger. Alors que Paul Reynaud préparait les entretiens avec Churchill et les Anglais, j'allais trouver Huntziger, à qui je proposai d'être l'homme qui continuerait la guerre en se transportant en Afrique avec le gouvernement et avec tous les moyens qu'il serait possible d'y faire passer. Il accepta immédiatement.

Pourtant, alors que je rejoignais MM. Reynaud, Churchill, le général Weygand, et aussi le maréchal Pétain, à Briare, je compris que le président du Conseil s'était laissé convaincre de conserver à Weygand ses fonctions, pour un moment encore.

Notre conférence se déroula dans une atmosphère pesante, et il s'y dessina une image de la France inédite, et pour moi insoutenable. La solidarité de l'Angleterre et de la France, la puissance de l'armée française, le loyalisme du Commandement cessaient d'être des données acquises.

Malgré le défaitisme de Weygand et Pétain, Reynaud pressa Churchill d'envoyer à notre aide le gros de l'aviation anglaise. Pour Churchill, pourtant, l'Angleterre était déjà seule sur son île, et il lui incombait, à lui seul, de la conduire dans l'effort vers le salut. De mon côté, je mesurais ce que ces discussions avaient de vain, puisqu'elles n'avaient pas pour objet la seule solution valable: se rétablir outre-mer.

Les 12 et 13 juin virent mon espoir encore s'amenuiser, de voir enfin le Commandement se transporter en Afrique pour poursuivre la lutte. D'ailleurs, à Tours, durant l'après-midi du 13, le gouvernement français demanda aux Anglais s'ils auraient accepté que la France, au mépris de l'accord conclu en le 28 mars 1940, excluant toute suspension d'arme séparée, demande les conditions de l'armistice. Alors que je pensais que cette simple idée l'aurait fait bondir, Churchill exprima une compréhension apitoyée.

Bien que Paul Reynaud m'ait dit, par la suite, qu'il n'était pas question de demander l'armistice, mais seulement d'impressionner les Anglais pour obtenir d'eux un concours plus étendu, bien que les présidents des Assemblées, MM. Herriot et Jeanneney, n'eussent parlé que de continuer la guerre, je regagnais Beauvais atterré, pour y rédiger ma démission d'un gouvernement où ma présence allait devenir une impossibilité.

Alerté de ma décision par mon chef de cabinet, Georges Mandel, ministre de l'Intérieur, me fit demander d'aller le voir. Sur un ton de gravité et de résolution dont je fus impressionné, Mandel me recommanda de rester au poste où je me trouvais. En effet, suivant lui, la guerre mondiale ne faisait que commencer, et l'indépendance et l'honneur de la France ne pouvaient être préservées que si celle-ci continuait la guerre. Il m'indiqua qu'au milieu des hommes politiques, j'étais encore un homme intact, que j'aurai de grands devoirs à remplir, et que dans cette optique, ma fonction d'alors aurait pu me faciliter les choses. Je dois dire que cet argument me convainquit d'attendre avant de me démettre. C'est à cela qu'a peut-être tenu ce que j'ai pu faire par la suite.

Le 14 juin, le gouvernement se replia. Nous gagnâmes Bordeaux, où je pressai Paul Reynaud de rejoindre Alger, afin que le gouvernement ne soit pas submergé par la défaite, et pour que la guerre puisse continuer. Je lui fis part de mon intention d'aller à Londres obtenir le soutien anglais à nos transports. Nous convînmes de nous retrouver à Alger.

Le soir du 14 juin, je croisai Pétain, qui dînait dans le même hôtel que moi. Ce fut notre dernière rencontre. Après être passé par Rennes le 15 juin, j'arrivai à Londres à l'aube du 16.

Ce jour-là survint un événement qui est, sans doute, largement ignoré par l'histoire telle qu'on l'apprend à l'école. L'ambassadeur de France en Angleterre avait imaginé, dans l'espoir de rendre impossible la capitulation de la France, de fusionner entièrement la France et l'Angleterre, en une seule entité, ennemie du Reich. Bien qu'il fût incroyablement difficile de mettre un projet de cette envergure en úuvre, je reconnus effectivement qu'un tel coup de théâtre aurait pu être de nature de faire gagner du temps au gouvernement au sein duquel, à Bordeaux, l'esprit d'abandon gagnait rapidement. J'acceptai donc de m'employer auprès de M. Churchill pour lui faire prendre le projet d'union de la France et de l'Angleterre à son compte. Lorsque je rencontrai Churchill, quelques heures plus tard, je lui fis part de mon étonnement quant à la facilité avec laquelle il avait accepté l'idée d'un armistice séparé de la France, à Tours quelques jours plus tôt, et je lui soumis l'idée de l'ambassadeur de France d'une union totale de nos deux pays. Après quelque discussion, le Premier Ministre britannique se rangea à mon avis. Il convoqua son gouvernement qu'il convainquit également. J'appelai donc Paul Reynaud, à Bordeaux, afin qu'il persuade également le gouvernement français de tenir bon. Churchill et lui devaient se rencontrer, le lendemain, à Concarneau, pour finaliser cet accord.

Pourtant, lorsque je regagnai Bordeaux, à 21 heures 30, des membres de mon cabinet, qui m'attendaient à l'aérodrome, m'apprirent que Paul Reynaud avait démissionné, et qu'Albert Lebrun, président de la République, avait chargé le maréchal Pétain de former un nouveau gouvernement. C'était la capitulation certaine, l'entrevue de Concarneau n'aurait pas lieu, et je décidai de repartir pour Londres, dès le lendemain.

Lorsque je parvins dans la capitale anglaise, le 17 juin, à la mi-journée, ainsi que je l'écrivis dans mes Mémoires de guerre, «je m'apparaissais à moi-même seul et démuni de tout, comme un homme au bord d'un océan qu'il prétendrait franchir à la nage.» Il m'aura fallu ce long préambule pour vous permettre de comprendre ma réponse à votre question. Plus tard, dans la soirée du 17, nous apprîmes que Pétain avait demandé l'armistice, et Winston Churchill me permit de prendre la parole, le lendemain, sur les ondes de la BBC, pour que la flamme de la résistance française ne s'éteigne pas. Lorsque j'entrai dans le studio, le 18 juin 1940, le technicien anglais me fit comprendre qu'il lui fallait tester ma voix. «La France», disai-je, comme pour me présenter. Pour moi, mon intérêt s'était confondu avec celui de la seule France. Moi, ex-ministre et jeune général, à peu près inconnu, en l'absence de personnalité plus qualifiée que la mienne, je devais assumer la France. La France debout, la vraie France, la France qui se bat, la France éternelle. À ce moment-là, Mademoiselle, j'ai compris que mon destin venait de basculer, que les pires tourments, les batailles les plus difficiles, les dangers les plus grands m'attendraient, et qu'il me faudrait tout surmonter pour redresser la France. Et pour cela, hormis Churchill, qui m'avait reconnu ainsi, j'étais bien seul.

J'espère que ma réponse vous aura satisfaite, et qu'elle vous aura, peut-être, aidée dans vos leçons.

Bien sincèrement à vous,

Charles