Premier Ministre
       

       
         
         

Jacques Malo

      M. de Gaulle,

Que pensez-vous de la démission de Lucien Bouchard? Croyez-vous que le Québec sera indépendant un jour?

Bien à vous,
Jacques Malo

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Cher Monsieur Malo,

Comme vous le savez sans doute, je suis prisonnier d'un temps, le mien, qui m'interdit de me faire le témoin du vôtre. Je n'ai donc l'honneur de connaître ni Monsieur Bouchard, ni les raisons qui l'ont poussé à démissionner. Mais je puis vous dire ceci: s'il faut indéniablement du courage pour songer conquérir le pouvoir et pour y parvenir, rendre ce pouvoir nécessite sans doute plus encore. S'il faut d'excellentes raisons pour se résoudre à combattre, il en faut de meilleures encore pour vouloir quitter l'arène. Aussi, je suis certain que votre Premier Ministre avait des raisons qu'il vous faut respecter.

Pour ce qui concerne le Québec, comment ne pas croire, s'il le décide, qu'un jour, il sera libre? Certes, je ne suis pas devin, mais comme je sais que l'URSS redeviendra la Russie Éternelle avant que le XXème siècle ne s'éteigne, je n'ai guère de doute que le Québec, si telle est bien la volonté de son peuple, s'émancipera et prendra toute sa place au sein de l'ensemble nord-américain. Et c'est une place à part que la vôtre, celle d'un peuple dont l'héritage francophone est déjà un gage de grandeur, ce mot dont la langue anglaise ignore superbement jusqu'au sens profond.

Je pense à Mary Shelley et son Frankenstein et je ne peux me soustraire à l'idée que la relation qu'entretiennent l'Europe et l'Amérique du Nord est placée sous le même signe: le créateur, le Vieux Continent, et la créature qui le dépasse, le Nouveau continent.

Si l'Amérique est bien la créature dénaturée de l'Europe, alors le Québec doit en être le coeur par-delà la raison du profit.

Bien sincèrement à vous,

Charles de Gaulle