Mers-el-Kebir
       

       
         
         

Marcel Roussat

      Cher Mongénéral,

Il me semble qu'à l'époque vous avez compris et accepté la terrible décision de Churchill aboutissant à la destruction d'une bonne partie de la flotte française... Enfin «française».

Pourtant la brutalité de la réaction française laisse songeur. Une conséquence directe de la vieille rivalité maritime anglo-française? Pouvait-on agir plus en douceur et rallier une partie de la flotte à la France Libre?

Sindbad le Voyageur
(Ex-HL sur le retour)

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Très cher et imprudent ami!

Je suis bien heureux de vous savoir sain et sauf après votre mission, longue, délicate et humide. J'ai souvent pensé à vous, je vous ai souvent envié. Toutefois vous prenez des risques inconsidérés en me contactant par ce canal, en utilisant par surcroît des indicatifs et des codes qui ont depuis longtemps été percés par l'ennemi. Ex-HL est caduc depuis bien longtemps et le groupe Sindbad a été décimé! La nuit fut longue, certes, mais l'aube arrive comme montent la mer ou la sève: à leur rythme que rien ne perturbe. La bataille n'est pas encore finie, mais la victoire est là. Je vous invite en conséquence à me contacter par le canal conventionnel: vous me rendrez compte de votre mission et nous pourrons manger et boire.

Mers el-Kébir. Qui sait qu'un poignard perce mon coeur, immanquablement, à l'évocation de ce nom? Oui, j'ai bu ce calice, jusqu'à la lie. Oui, après des heures (combien?) où la colère ne relâcha pas son étreinte, il fallut accepter, objectivement, que l'Angleterre ne pouvait plus risquer de voir une flotte puissante et déjà tombée aux mains de Vichy, montée par les nazis à l'assaut du dernier bastion continental du monde libre. Oh oui! Si j'ai compris immédiatement, il m'a fallu quelques heures pour accepter. Pour la seule fois de la guerre (mais ce n'était que le début), ma volonté vacilla, fugitivement. Je pensai me retirer au Canada. Mais je réalisai qu'il n'existait pas de choix: si le risque de voir la flotte retournée contre nous avait été plus immédiat, j'aurais moi-même ordonné sa destruction. Pourtant, à la tristesse infinie qui résulta d'abord de la canonnade fratricide de Mers el-Kébir vint immédiatement se mêler la révulsion devant la portée du plan des Anglais, qui avaient, concomitamment à l'attaque en Algérie, fait évacuer les navires français mouillant dans les ports des îles britanniques, non sans plusieurs incidents sanglants. Cette lamentable initiative était d'autant plus humiliante et ridicule qu'elle était souverainement inutile.

Alors la propagande vichyste! En se déchaînant, elle était dans son rôle: quel morceau de choix! Vous le disiez, tout y était: les Anglais, la Marine, la traîtrise! Et de Gaulle qui justifie cette infamie! "Quelle erreur, pensa-t-on dans l'entourage du maréchal, de Gaulle est fini".

Ah! la France Libre, si jeune, connut des heures difficiles. Le flot des volontaires qui venaient régulièrement au général de Gaulle se tarit, durablement. Les vagues de Mers el-Kébir allaient également se propager sur l'Afrique entière et nous handicaper pour le moment où il allait falloir rallier les parties africaines de l'Empire français.

Churchill m'a affirmé que tout avait été fait pour approcher Pétain et le convaincre de livrer la flotte, notamment par le général Georges, un vieil ami du Premier ministre, resté à Vichy, mais qu'il ne désespérait pas de retourner. Soi-disant, il faisait passer à Georges, par un diplomate britannique, des messages manuscrits, ésotériques et rédigés dans un français approximatif.

Ah! le vieux fou, abruti par l'alcool!

Bref je ne sais pas, moi, comme il l'a prétendu, si tout avait été tenté, si le péril était vraiment pressant. Je ne sais que quatre choses: les médias anglo-saxons ont présenté Mers el-Kébir comme une grande victoire navale: c'est infamant et impardonnable; les médias anglo-saxons ont prétendu que les termes de l'armistice conclu par Pétain prévoyaient une livraison de la flotte à Hitler: c'était faux; la prise des navires de Mers el-Kébir aurait fait courir un risque mortel aux Alliés, et donc à la France; nous avons gagné la guerre, malgré cette péripétie.

Bien amicalement à vous,

Charles de Gaulle