L'OTAN
       

       
         
         

Road 66

      Cher monsieur De Gaulle,

Pourquoi avez-vous décidé de quitter l'OTAN?

 

       
         

Charles de Gaulle

      Chers amis,

Vous êtes deux à m'avoir interrogé récemment sur les relations de la France avec l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord. J'espère donc que vous ne me reprocherez pas cette réponse commune.

Il convient tout d'abord de revenir sur les origines de cette organisation, alliance militaire conclue en 1949 entre 12 Etats occidentaux (Belgique, Canada, Danemark, Etats-Unis, France, Islande, Italie, Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni) qui, par le biais d'une promesse d'assistance mutuelle, visait soi-disant à exorciser les menaces de la Russie soviétique sur l'Occident. Suivant moi, à l'époque, ce traité commençait surtout de soumettre la France et sa politique à l'hégémonie anglo-saxonne.

Un pas supplémentaire eût été franchi sur ce chemin d'abandon si, en 1954, l'Assemblée nationale française n'eût pas mis un coup d'arrêt au projet de «Communauté européenne de défense», qui consistait à priver la France victorieuse d'une armée, en confondant ses forces à celles de l'Allemagne et de l'Italie vaincues et en plaçant ce mélange apatride, dans le cadre de l'OTAN, sous le commandement d'un généralissime américain installé près de Versailles. En d'autres termes, ainsi que je le précise au début des Mémoires d'Espoir, qui paraîtront l'année prochaine chez Plon, l'Ancien Monde aurait été complètement soumis à l'autorité militaire du Nouveau.

Bien que le projet de CED fût salutairement écarté par une représentation nationale largement éclairée par le RPF, notons que lors de l'affaire de Suez, en 1956, lorsque Londres et Paris entreprirent leur expédition contre Nasser, les mécanismes de l'OTAN contraignirent les forces françaises à se retirer à la seconde où, sous la pression de Washington et de Moscou, les Britanniques décidèrent de rappeler les leurs.

Au surplus, lorsque la France me rappela à la responsabilité, au printemps de 1958, les conditions militaires de la sécurité en Occident étaient devenues forts différentes de celles que j'avais laissées 12 années plus tôt: les Soviets ayant acquis la capacité à vitrifier plusieurs fois l'Amérique, symétriquement à celle des Etats-Unis d'exterminer un certain nombre de Russies, on ne pouvait plus penser que les deux rivaux en viendraient à se frapper l'un l'autre, sinon en dernier ressort. Or dans le scénario que les américains appellent MAD (Mutual Ascertained Destruction, destruction mutuelle assurée) toute considération politique approfondie est parfaitement superflue. Ne trouvez-vous pas, comme moi, que la langue anglaise se prête admirablement aux acronymes les plus évocateurs? Remarquez, ce n'est pas toujours vrai: je pourrais vous parler de l'AMGOT!

Mais revenons à l'OTAN, en emporte le vent. Pardonnez-moi ce calembour, «cette fiente de l'esprit qui vole», comme les nommait Victor Hugo, mais je suis d'humeur particulièrement badine, aujourd'hui.

Bref, dès que les Russes eurent obtenu la bombe atomique, la protection de Washington apparut douteuse, et je ne voyais par conséquent plus aucune raison de confier le destin de la France à un protecteur incertain.

Dès le 14 septembre 1958, j'adressai donc un mémo au président Eisenhower des Etats-Unis et au premier ministre MacMillan du gouvernement de Sa Majesté, dans lequel je mis très clairement en question l'appartenance de la France à l'OTAN. Je soulignai que le monopole occidental de l'armement nucléaire allait prochainement cesser d'appartenir aux anglo-saxons, puisque j'exprimai l'intention de procurer rapidement la bombe atomique à la France. A la lumière des vues et des intentions de la France, je proposai finalement que la direction de l'OTAN fût désormais exercée à trois, soit par la France, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, alors que la situation qui prévalait à ce moment-là faisait de l'Amérique la seule décisionnaire, sous réserve d'une consultation de pure forme du Royaume-Uni. Faute de cette accession de mon pays à la prise de décision collégiale au sein de l'OTAN, j'indiquai que la France ne participerait à aucun développement supplémentaire de l'organisation et se réserverait la possibilité d'en sortir purement et simplement.

La réponse que firent les dirigeants anglo-saxons à mon mémorandum fut particulièrement évasive, ainsi que je m'y étais attendu. Je me considérai donc libre d'agir. Compte tenu du fait que la France ne disposait pas encore de l'armement atomique, compte tenu de la situation algérienne, qui mobilisait notre armée, je décidai toutefois d'agir progressivement: il s'agissait, tout en maintenant notre coopération directe avec l'Angleterre et les Etats-Unis, d'entrer sur la voie du dégagement atlantique: je ne souhaitais pas remettre en cause l'alliance qui existait entre la France et les pays anglo-saxons, je voulais simplement que la défense de la France soit française, même si elle devait pouvoir, le cas échéant, se conjuguer avec celle d'autres pays.

En mars 1959, notre flotte de la Méditerranée fut retirée de l'OTAN, puis nous interdîmes l'introduction d'armes nucléaires américaines en France et replaçâmes sous l'autorité nationale nos moyens de défense aérienne et le contrôle de notre espace aérien.

En septembre 1959, la visite à Paris et à Rambouillet du président Dwight Eisenhower est l'occasion d'approfondir nos vues respectives sur l'OTAN. Il offre à la France de lui vendre des bombes atomiques, mais je lui confirme mon intention de développer un armement nucléaire français, au nom du risque ultime que j'entrevois de l'écrasement d'une Europe, devenue simple champ de bataille entre Russes et Américains. A mon sens, en effet, avec l'OTAN, l'Amérique cherche à se procurer un tampon intercalé devant la Russie et la France ne peut se laisser réduire à une partie de ce tampon. Il m'est d'autant plus aisé de tenir ce discours très franc devant le président des Etats-Unis que la chaleur de l'accueil que lui ont réservé les parisiens ne laisse aucun doute quant à l'attachement historique du peuple français à l'Amérique: seulement la France veut conserver la maîtrise de son destin et pouvoir faire savoir à la Russie, le cas échéant, qu'elle n'aurait pas à attendre l'autorisation de Washington pour frapper, et de manière douloureuse, l'Union Soviétique. En d'autres termes, en face des Russes, je veux être insupportable tout seul! Avant de quitter le président Eisenhower, je lui confie même un secret d'Etat: la première bombe atomique française sera expérimentée le 13 février 1960. L'essai, qui aura effectivement lieu, au jour dit, à Reggane, en Algérie, est un succès: depuis ce jour-là, la France est plus forte, plus fière.

Entre temps, en novembre 1959, j'ai indiqué aux représentants de la Défense française que l'intégration des forces françaises à l'alliance atlantique était terminée. Depuis lors, le processus de retrait est largement engagé. Celui-ci prendra fin au bout de l'hiver 1966, lorsque la France se retire successivement des structures puis du commandement militaires de l'OTAN: le 7 mars, tous les éléments militaires alliés permanents doivent quitter le territoire français et tous les éléments de la force française cessent d'obéir aux commandements étrangers.

Il est une chose, toutefois, qui n'a jamais été en question et il convient que cela soit parfaitement clair: la France n'a jamais, à quelque moment que ce fût, récusé son engagement à se battre auprès d'un allié agressé.

En somme, il apparaît clairement que l'OTAN a perdu une partie de son sens lorsque la Russie a obtenu la bombe atomique, et le reste lorsque la France a obtenu la sienne. C'est naturellement la raison pour laquelle la France a quitté cette organisation, sans jamais remettre en cause ses alliances anglo-saxonnes, produits de l'histoire et d'une indiscutable communauté de vision de la démocratie. Et tant pis si d'autres, s'exprimant probablement en idiome godon, ont choisi une autre interprétation!

Voilà qui, mes chers amis, répond à vos questions.

Bien sincèrement à vous,

Charles de Gaulle