Le Val d'Aoste
       

       
         
         

Etienne Chamfort

      Mon Général,

En avril 1945 vous ordonnâtes au général Doyen, contre l'avis de votre État-major, d'occuper le Val d'Aoste, de langue française mais que Napoléon III, jamais en reste d'une bêtise en politique étrangère, avait laissé aux Italiens.

Votre mot fut alors: «Je veux que les Valdôtains puissent être ce qu'ils sont: un peuple mentalement français». Fort bien.

Le 7 juin de la même année, Henry Truman vous somma de vous retirer, sous peine de suspendre le ravitaillement des troupes françaises, voire de les engager au combat. Vous donnâtes donc l'ordre d'évacuer. C'est compréhensible, encore que juste après les services italiens se mirent à tuer à coups d'«accidents» les chefs des annexionnistes.

Ce qui l'est moins, c'est qu'ensuite vous vous désintéressâtes complètement de l'affaire. L'Autriche battue obtint pour le Tyrol du Sud des droits linguistiques que la France victorieuse ne réclama même pas pour le Val d'Aoste. En fait, tout fut laissé dans les mains de Bidault, le sinistre Bidault, qui avant même de devenir le chef de l'OAS démontrait déjà son goût pour la trahison.

Vous auriez dit, par rapport aux accords secrets qu'il avait passés avec le premier italien Alcide De Gasperi, grâce aux bons services du Vatican, que les deux «s'étaient entendus comme larrons en foire». Ce qui est parfaitement vrai, à ceci près que De Gasperi, un farouche nationaliste voulant réaliser par d'autres moyens ce que le fascisme avait entrepris, l'éradication de toute minorité linguistique, poursuivait, d'un certain point de vue, ce qu'il croyait être les intérêts italiens. Il le fit d'ailleurs si bien que l'Italie, sans qu'aucune purge anti-fasciste n'intervienne, rentra rapidement dans le «concert des nations» et que lui-même réussit à se faire passer, par un remarquable tour de passe-passe et grâce à la complicité d'un franco-américain (Jean Monnet, le mot-clé étant ici «américain»), pour un «père» de la construction européenne. Pour Bidault, la chose est différente: il trahit, pour trois fois rien (à savoir un espoir factice sur la Sarre, qui est en effet aujourd'hui allemande, et quelques territoires autour de Brigue et de Tende, la «ligne des crêtes»), la francophonie, la France et sa parole. Et vous, vous vous tûtes.

Revenu au pouvoir, en 1958 et pour dix ans, vous restâtes tout aussi muet sur la question. Sans doute les Italiens avaient-ils soutenu la France à l'ONU pendant la crise algérienne, mais ils avaient aussi généreusement hébergé des leaders du FLN et des cadres dirigeants de l'OAS. Ce n'étaient pas les prétextes, ni en réalité la force, qui vous manquaient à l'époque pour réclamer, voire exiger, que cesse le massacre de la francophonie valdôtaine, conduit avec belle constance et un plaisir certain par les autorités péninsulaires. Vous n'hésitâtes d'ailleurs pas à attaquer de front les anglo-saxons du Canada, et, derrière eux, le géant américain.

Aujourd'hui, les germanophones augmentent dans le Tyrol du Sud, alors que plus personne ne parle le français chez nous: comme vous le dîtes aussi, «les Italiens sont malins».

C'est vrai, et on pourrait d'ailleurs en rajouter: mais, alors, pourquoi cet abandon, mon Général?

Plus généralement, ne pensez-vous pas que les Français, nombrilistes, hexagonaux dans tout ce que ce terme peut comporter de repli frileux, présomptueux sans raison, ignorants de la diffusion de leur propre langue, toujours prêts à s'extasier devant les mérites de la politique anglo-saxonne, de la force allemande, de l'art italien, finiront par connaître eux-mêmes le sort qu'ils nous ont réservé en nous lâchant, à savoir de devenir ce que Tocqueville définissait dans ses carnets la pire des situations possibles (il parlait du Québec), un «peuple battu»?

Valait-il la peine de faire ce que vous avez fait pour les sauver, puisqu'ils semblent en réalité ne pas le vouloir?

Je vous remercie d'avance de toute réponse que vous voudriez bien m'adresser et vous prie de croire, mon Général, en l'assurance de ma très haute considération.

Etienne

 

       
         

Charles de Gaulle

      Cher monsieur,

Merci infiniment m'avoir donné à constater la haute qualité de la langue - mais aussi de la culture - française qui vit avec vous dans le Val d'Aoste.

Si j'ai mis longtemps à vous répondre, c'est que je n'ai rien à objecter à vos analyses. Sur les Français, par exemple, vous n'êtes pas assez sévère, ou vous êtes trop poli. Je ne m'attarderai donc pas sur ce point. D'ailleurs c'est la France, que j'ai sauvée. Les Français, on ne peut rien faire pour eux: irrécupérables.

Sur l'abandon que vous me reprochez, vous décrivez les événements et les enjeux politiques liés au Val d'Aoste à la fin de la guerre mieux que ma mémoire ne m'aurait permis de le faire. Je vais être franc avec vous, même si je sais que ma réponse sera très décevante: en matière de politique internationale, il est certaines défaites qui sont masquées par des victoires plus impressionnantes. Or personne, pas même le général de Gaulle, ne gagne à tous les coups.

Et en 1958, lorsque la France m'a rappelé, le percement du Tunnel du Mont-Blanc a déjà commencé, qui rapproche, de fait, depuis 1965, le Val d'Aoste de la France. Et le traité de Rome, qui institue la Communauté européenne, est signé depuis 1957. De quoi aurais-je eu l 'air, en 1958, à poser des revendications linguistiques, alors que j'ai déjà les mains pleines de l'Algérie?

Par conséquent, monsieur, je suis bien heureux que vous m'ayez écrit, car c'est désormais vous qui portez officiellement ma confiance et mon espoir pour la préservation de la langue française dans le Val d'Aoste.

Bien sincèrement à vous,

Charles de Gaulle