Les secrets du balcon
       

       
         
         

Gilles Lagacé

      Permettez, cher Général de Gaulle, que je vous dise avec quelle émotion je peux enfin vous parler. Il y a 33 ans que je rêve à ce moment que je croyais pourtant impossible de ce côté-ci de l'éternité. C'est que moi aussi j'ai un secret à vous confier au sujet de votre cri du balcon de l'hôtel de ville.

J'ai en effet un souvenir très vif de ce soir-là, car j'y étais moi aussi, tout juste au pied du grand escalier extérieur. Un jeune travailleur dans la foule. Une foule plus festive que militante; mais ça, les journalistes dont vous parlez ne l'ont pas tous compris.

Je ne dis pas qu'il n'y avait pas de militants indépendantistes. Au contraire! Et plusieurs portaient d'immenses banderolles affichant "Vive le Québec libre!" dont certaines se sont retrouvées juste dans votre champ de vision, au moment où vous avez prononcé votre discours. Mais il y avait autre chose!

Je demeurais alors à Repentigny, sur le Chemin du Roy, la "Route 2", comme elle s'appelait alors. Tous ceux qui demeuraient le long de ce chemin se souviennent qu'on avait peint un interminable ruban de fleurs de lys bleues, parallèlement à la ligne blanche médiane, de Québec à Montréal. On n'a jamais refait pareille extravagance. Mais c'était la première fois qu'un personnage comme vous venait nous rencontrer. Pas seulement rencontrer les politiciens, pas seulement faire des discours officiels comme la Reine et d'autres chefs d'état en font, mais venir rencontrer le monde. Nous autres!

Remarquez (je vous dois cette franchise...) que nous avons toujours été un peu méfiants envers les Français qui viennent nous voir et nous disent que nous sommes merveilleux. Nous l'étions aussi envers vous, mais nous n'allions pas laisser nos scrupules gâter notre plaisir... Cela, les gens d'Ottawa, qui à l'époque ne savaient même pas comment fêter le 1er juillet comme une vraie fête, (je le sais, car j'ai aussi habité Ottawa), ces gens-là ne pouvaient pas le comprendre.

Le secret? En fait, j'en ai deux: Deux heures avant votre discours au balcon, juste au moment de quitter mon travail à la Société des Artisans, à deux pas de l'Hôtel de ville, je me suis retrouvé face à face avec... René Lévesque. Lui-même, à pied, rue Craig, dans la foule. Ce n'est que beaucoup plus tard que j'ai compris l'importance de ce détail. René Lévesque n'avait pas vécu tout ça comme les gens d'Ottawa à la télévision, ni en présence des dignitaires, mais parmi la foule! En tout cas, à un moment donné, il était dans la foule. Il avait dû vivre des choses comme le monde l'avait vécu...

Et la foule avait cette ambivalence: un côté festif, un autre contestataire. C'est pourquoi, juste au moment où vous approchiez de la fin de votre discours, avec les banderolles "Vive le Québec libre!" juste devant vos yeux, j'ai soudain eu un flash, qui m'amène au 2e secret.

Cinq ans auparavant, en 1962, j'avais participé à Ottawa à un débat oratoire intercollégial sur le thème de l'indépendance du Québec. Remarquez que moi, j'étais contre. Mais je n'avais pas le choix: notre collège (Chambly), qui était au Québec, devait défendre la thèse de l'indépendance alors que celui d'Ottawa, évidemment, défendait le fédéralisme. Je me suis donc glissé dans la peau des indépendantistes et... nous avons gagné le débat. Mais, devinez comment se terminait mon discours. Je savais que depuis l'Occupation, vous terminiez toujours vos discours par "Vive la France!" ou "Vive la France libre!", selon les circonstances. Je terminais donc en disant: "Comme dirait le Général de Gaulle: Vive..."

À ce moment précis de votre discours, au balcon, j'ai eu l'intuition que vous le diriez, vous aussi. Après tout, si un simple étudiant avait pu l'imaginer, vous pouviez bien le réaliser! Et vous l'avez dit! J'étais bien troublé. Je connaissais très bien la portée des paroles. Je commençais à me sentir nationaliste mais j'avais peur des extrémistes qui font dérailler les meilleurs rêves. Vos paroles pouvaient exciter les extrémistes... J'ai alors bien regardé et écouté la foule au mileu de laquelle je me trouvais. Un beau mélange de Québécois en fête et de militants. Mais rien d'une foule qui déraille.

Hélas, en regardant les nouvelles à la télévision, ce même soir, je me suis aperçu qu'il y avait eu deux événements: Celui auquel j'avais participé, au milieu de la foule; où vous étiez, où avait été René Lévesque. Puis l'événement que les médias ont raconté et dont ont entendu parlé les politiciens d'Ottawa et d'ailleurs, qui n'y étaient pas...

D'où vous êtes, vous devez bien connaître les progrès qu'a connu le Québec depuis, et connaître la nature de ses nouveaux défis. Si jamais monsieur Jean Chrétien (ou ses collègues) communique avec vous, demandez-lui donc ce qu'il faisait le soir du discours au balcon. Il me semble qu'il y a encore des dimensions du nationalisme québécois qui leur échappent...

Gilles Lagacé

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Cher Monsieur,

Décidément, chaque fois que l'on m'écrit du Québec, je ressens cette énergie particulière, qui me fait penser que bientôt, la Belle Province écrira la page la plus brillante de son histoire, et une importante page de l'histoire de l'humanité. Conservez cette foi profonde et éternelle!

Si j'ai pu vous aider dans ce dessein, tant mieux! Mais la route est longue... Il vous faudra toujours vous défier des querelleurs qui diluent les idées et les visions dans des intrigues mesquines, mais votre peuple, soyez-en sûrs, disposera un jour de lui-même.

Ce jour-là marquera le refus définitif de l'uniformisation du monde sous la domination anglo-saxonne et anglophone.

C'est à vous qu'incombe la tâche sacrée de ce refus et sachez que tout le long du chemin, le général de Gaulle et la France vous suivront.

Merci encore de votre témoignage.

Bien sincèrement à vous,

Charles de Gaulle