Les hommes politiques que vous respectez
       

       
         
         

J.G Durbesson

      Monsieur, (vous permettez que je vous appelle Monsieur?)

Tout d'abord, je constate que 33 ans après votre retrait de la vie publique, personne ne vous a oublié, le nombre élevé des correspondances en fait foi.

J'ai quitté ma Provence dont les paysages furent peints par Cézanne, pour embrasser la cause de la Belle Province, ses arpents de neige et son accent si fleuri (fleurdelisé devrais-je dire).

Voici ma première question:

Ne pensez-vous pas avoir fait preuve d'un «paternalisme colonialiste» (sans vouloir vous offenser, Monsieur) lors de votre venue au Québec, et je vous cite: «il y avait le destin d'un peuple, votre peuple, à qui je pensais, en quittant Montréal, avoir fait gagner dix ans».

D'autre part, je constate avec tristesse que la Province n'arrive pas à imposer SA propre langue en Amérique du Nord, et qu'aux États-Unis, on étudie le français «international», c'est-à-dire celui de Paris. Ne pensez-vous pas que les organismes franco-québécois que vous venez de créer devraient plutôt s'attacher à donner les moyens de favoriser la langue d'Émile Nelligan?

Enfin, quels sont les hommes politiques français de votre temps pour lesquels vous éprouvez du respect (majorité et opposition)? Que pensez-vous de Pierre Mendes-France?

Au plaisir de vous lire.

J.G Durbesson

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Monsieur,

Parler de colonialisme, fût-il paternaliste, pour évoquer la relation du Vieux Pays avec la Belle Province, me semble insultant pour cette dernière. A-t-elle jamais eu besoin de la France pour s'affirmer sur le continent Nord-Américain? Car vous avez raison. Je n'ai peut-être pas fait gagner dix ans au Québec. Peut-être lui ai-je simplement permis de ne pas les perdre, ces dix ans, parce que de ce que je comprends, à l'aube du XXIe siècle, on l'attend toujours, le Québec Libre!

Vous évoquiez la langue française, et ce faisant, vous me contraignez à être désagréable, une nouvelle fois, avec nos amis anglo-saxons. Car selon moi, il est déjà admirable qu'un îlot de résistance de la langue de Molière subsiste au Canada, devant le rouleau compresseur implacable de l'anglais. Comme cette langue est pratique! Peu élaborée au premier abord, elle se baragouine facilement. Pourtant, pour la maîtriser parfaitement, pour en saisir les nuances, et ainsi être performant dans la négociation, des efforts considérables sont indispensables, ainsi qu'une pratique longue, variant les interlocuteurs, notamment en termes de pays d'origine. Il n'est donc pas étonnant que progressivement, par facilité, l'anglais ait supplanté le français, langue riche, complexe et précise s'il en est. C'est le cas jusque dans la diplomatie, de vos jours, semble-t-il. Inimaginable, cela, de mon temps!

Il en résulte un pilier supplémentaire de la puissance anglo-saxonne, des plus insidieux, en ce que chaque effort souscrit par un individu pour apprendre l'anglais nourrit la capacité de l'empire anglo-saxon à asseoir sa domination sur le monde.

Alors oui, le français, comme toutes les autres langues (hormis l'anglais, était-ce besoin de le préciser?), est élitiste. Chaque langue est une véritable richesse, qu'il convient de préserver absolument. Je vous l'assure, dans cette perspective, au profit du français (peu importe celui de Paris!), le Québec fait un travail précieux, qu'il faut évidemment poursuivre, avec vigueur.

Comment ne pas croire que les récents engagements du Canada, son refus de s'aligner sur son puissant voisin à la vue basse -je pense notamment à la ratification du processus de Kyoto, mais je n'ose trop montrer à nos hôtes que je suis votre actualité- renforcent la singularité du Canada tout en la faisant valoir de manière lumineuse? Comment ne pas penser que cette singularité se matérialise avant tout par la coexistence de deux cultures linguistiques, dont les pertinences s'additionnent au lieu de se concurrencer? C'est en tout cas ma conviction.

Quant aux différences entre le français international et ce que vous appelleriez peut-être le Québécois, leur caractère minime ne justifie guère que vous vous offusquiez du mépris de vos voisins. Celui-ci me semble général, concernant les langues étrangères, et témoigne d'un manque d'ouverture qui ne saurait plus me surprendre. Il semble cependant important que nos pays puissent partager leurs langues, évidemment, afin qu'elles s'enrichissent et se renforcent. Je suis plus largement partisan d'un rapprochement entre nos deux pays, qui pourrait donner le change à la «relation spéciale» qu'entretiennent Londres et Washington.

De mon côté, dans cette perspective, je crois avoir fait ce que je pouvais, lorsque je le pouvais, même si je n'ai pu, à cette occasion, cacher mon paternalisme colonialiste.

C'est à vous d'oeuvrer maintenant, pour vous faire valoir. Mais est-il plus urgent que le Québec émerge de l'ombre de la France, ou que le Canada émerge de celle des Etats-Unis? Si vous avez une réponse à me faire connaître, n'hésitez surtout pas.

Vous m'interrogiez enfin sur les hommes politiques de mon temps, et notamment, sur Mendès-France. Vous me permettrez de ne pas m'attarder sur cette catégorie d'hommes qui n'a jamais eu ma confiance.

Sincèrement à vous,

Charles de Gaulle