Le Québec
       

       
         
         

Fernand Gingras

      Mon cher Général,

Plus d'une personne a essayé d'interpréter votre célèbre: "Vive le Québec libre", lors de votre voyage au Québec en 1967.

À ce moment-là, pouvez-vous nous livrer le fond de votre pensée, qu'avez-vous voulu dire au juste et pourquoi l'avoir fait à Montréal et non à Québec, le berceau de la francophonie du nouveau monde?

Un souverainiste,

Fernand Gingras

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      C'est une immense émotion qui a de nouveau étreint mon coeur en lisant vos questions, à vous, fiers francophones du Canada, comme autant de preuves de l'amitié indéfectible qui unit nos deux grands peuples. Une émotion comparable à celle que j'avais ressentie au balcon de l'Hôtel de Ville de Montréal, ce jour dont vous gardez, comme moi, le souvenir. Alors vous ne m'en voudrez pas si j'ai choisi d'embrasser toutes vos questions en une seule réponse (1) et de vous apporter quelques secrets que je vous demanderai, une fois encore, de ne pas répéter. «Vive le Québec Libre!» c'était avant tout pour moi la manière d'exprimer le principe, à mon sens inaliénable, du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. En l'espèce, j'avais souhaité rappeler la nécessité pour vous, les Québécois, de faire respecter votre spécificité francophone dans l'ensemble anglo-saxon et vous apporter mon concours, au nom de la France, dans cette entreprise.

Pour autant, il ne s'agissait en aucun cas, comme votre Premier Ministre Lester Pearson a semblé le penser un moment, d'une tentative de ma part de nier la souveraineté du gouvernement canadien sur l'ensemble de son territoire. D'ailleurs, mon discours de la veille, à Québec, pourtant pétri de la même conviction de la prééminence de l'identité spécifique du Québec, n'avait pas déclenché son ire. Il vous amusera peut-être d'apprendre qu'aucun discours n'était initialement prévu à Montréal. Mais après le voyage que je fis sur le Chemin du Roy, de Québec à Montréal, après avoir été accueilli, dans chaque village que je traversai, comme un véritable libérateur, après avoir lu, sur les pancartes brandies par des milliers de mains, des mots tels que «Québec Libre!», «France libre!», «Vive le Canada Français!», je ne résistai pas à l'envie de saisir l'occasion de ce micro oublié sur le balcon de l'Hôtel de Ville pour dire mon émotion, mon admiration et mon soutien au Canada français, d'une façon qui devait marquer les esprits. Et le maire de Montréal, Monsieur Jean Drapeau, me laissa le faire.

Dans l'avion qui me ramenait à Paris, Jean Daniel Jurgensen, un de mes collaborateurs, haut diplomate, me dit: «Mon général, vous avez payé la dette de Louis XV!». Je lui expliquai alors, que du balcon de Montréal, j'avais vu une balance: dans l'un des plateaux de la balance, il y avait les anglo-saxons qui de toutes manières ne m'aiment pas. Dans le même plateau, il y avait les journalistes. Et ce que peuvent écrire les journalistes importe toujours peu, puisque ce n'est pas l'Histoire. Dans ce plateau, il y avait aussi les diplomates: tant pis pour eux! Mais dans l'autre plateau, il y avait le destin d'un peuple, votre peuple, à qui je pensais, en quittant Montréal, avoir fait gagner dix ans. Et puisque vous continuez de manifester votre intérêt pour ce discours, je vous laisse avec les mots exacts qui s'envolèrent du balcon, ce 24 juillet 1967, et qui répondent déjà, en partie aux questions que vous m'avez soumises.

«C'est une immense émotion qui remplit mon coeur en voyant devant moi la ville française de Montréal. Au nom du vieux pays, au nom de la France, je vous salue de tout mon coeur. Je vais vous confier un secret que vous ne répéterez pas. Ce soir ici, et tout le long de ma route, je me trouvais dans une atmosphère du même genre que celle de la Libération. Outre cela, j'ai constaté quel immense effort de progrès, de développement, et par conséquent d'affranchissement vous accomplissez ici et c'est à Montréal qu'il faut que je le dise, parce que, s'il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c'est la vôtre. Je dis c'est la vôtre et je me permets d'ajouter c'est la nôtre.

Si vous saviez quelle confiance la France, réveillée après d'immenses épreuves, porte vers vous, si vous saviez quelle affection elle recommence à ressentir pour les Français du Canada et si vous saviez à quel point elle se sent obligée à concourir à votre marche en avant, à votre progrès! C'est pourquoi elle a conclu avec le Gouvernement du Québec, avec celui de mon ami Johnson, des accords, pour que les Français de part et d'autre de l'Atlantique travaillent ensemble à une même oeuvre française. Et, d'ailleurs, le concours que la France va, tous les jours un peu plus, prêter ici, elle sait bien que vous le lui rendrez, parce que vous êtes en train de vous constituer des élites, des usines, des entreprises, des laboratoires, qui feront l'étonnement de tous et qui, un jour, j'en suis sûr, vous permettront d'aider la France.

Voilà ce que je suis venu vous dire ce soir en ajoutant que j'emporte de cette réunion inouïe de Montréal un souvenir inoubliable. La France entière sait, voit, entend, ce qui se passe ici et je puis vous dire qu'elle en vaudra mieux.

Vive Montréal! Vive le Québec!
Vive le Québec libre!
Vive le Canada français! Et vive la France!»

Charles de Gaulle

(1) Le Général fait ici allusion au fait qu'il répond par cette même lettre à trois correspondants qui lui ont, dans l'intervalle de quelques jours, adressé trois questions à peu de choses près identiques. NDLR.