Le Pen
       

       
         
         

V. Dodo

      Vous avez combattu l'intolérance, le nazisme, pour sauver la démocratie. Alors pourquoi aujourd'hui 20 pour cent de Français votent-t-ils pour un parti comme le FN? À moins que Le Pen ne soit «une certaine idée de la France»?

 

       
         

Charles de Gaulle

      Madame, monsieur,

Je n'ai pas de réponse à votre question. Comme vous - d'après ce que je comprends de votre message - je suis affligé de l'état de fait que vous décrivez. Je suis plus largement consterné par le visage que revêt le combat politique en France, à l'époque à laquelle vous vivez, mais puisque vous évoquez Le Pen, je vais vous répondre sur cet individu.

D'abord, on peut le déplorer, mais je crois effectivement, comme vous le suggérez avec ironie, que le führieux du FN a une certaine idée de la France. Évidemment, cette dernière est parfaitement ridicule, complètement obsolète et terriblement illusoire. Par surcroît, elle va à l'encontre de ce qu'affirment vingt siècles d'histoire française. Car la France, c'est généreux, la France, c'est grand, la France, c'est ouvert, la France! Dans son histoire, le repli sur soi n'a jamais apporté de solution à la France, et pour son avenir, celui-ci ne comporte aucune promesse.

Oui, idéologiquement, Le Pen se fourvoie, mais il est trop intelligent pour n'en être pas parfaitement conscient. Car depuis toujours, son fonds de commerce à Le Pen, c'est la peur. Il n'est pas tout seul, remarquez... suivez mon regard sur les bords du Potomac... La peur, dis-je, alors qu'il faudrait appeler les Français vers l'enthousiasme, vers l'exaltation des défis à affronter pour une nouvelle époque. La peur? alors même que la France ne peut être la France qu'au premier rang, à l'avant garde, à l'éclairage des peuples et des nations! La peur, alors qu'on n'a besoin que d'audace! Les près de 20% de votants que vous évoquez sont donc, au milieu des Français, ceux qui se chient dessus le plus fréquemment, au moindre prétexte. Des gens sur lesquels on ne peut compter que si l'on n'a besoin de rien. Des tout petits.

Car enfin, à votre époque, de quoi faut-il avoir peur qui s'attaquerait spécifiquement à la France, qui s'acharnerait contre elle? Les défis de votre temps, que j'évoquais à l'instant, ne sont-ils pas à l'échelle de l'humanité? Je dis: à l'échelle de la civilisation, non pas d'une civilisation, à l'échelle de l'Homme, non pas de quelques groupes d'hommes.

La France doit-elle perpetuellement jouer l'autruche, comme le préconise Le Pen, dans un monde qui a déjà commencé à évoluer sans elle, ou au contraire prendre ses responsabilités pour entraîner et convaincre ses partenaires européens, mais aussi, à l'occasion, se laisser convaincre par eux?

Oui: je dis il faut faire l'Europe, une Europe européenne, à laquelle la France a certes beaucoup à offrir, mais par le biais de laquelle elle a également beaucoup à apprendre: pour grandir encore, avec toutes les autres nations européennes, avec l'Europe elle-même, pour offrir au monde cet exemple imparfait mais incontestablement porteur d'espérance d'un ensemble de peuples longtemps et inextricablement déchirés, mais enfin en paix.

Il est évidemment impossible de prévoir l'avenir... sauf dans un seul domaine, qui invalide absolument toutes les orientations viciées que préconise Le Pen. Je veux parler de la démographie, qui permet de dessiner avec une grande précision le visage d'une population à une échéance donnée. Cette démographie, implacable, annonce un vieillissement et enfin un recul de la population de l'Europe. Pour survivre, à moyen terme, notre continent ne pourra donc compter que sur sa générosité et son hospitalité. Celles-ci exigent de l'organisation: voilà une tâche urgente.

Sincèrement à vous,

Charles de Gaulle