Le gaullisme et vous
       

       
         
         

François-Xavier Decrecy

      Mon Général,

Avant de prendre la liberté de vous interroger sur un point précis, je voudrais vous donner ma définition du gaullisme.

Paradoxalement, je ne pense pas que le gaullisme, contrairement à «l'État» au sens de la Vème République, soit indissociable de votre personne. Ce que nous appelons aujourd'hui le gaullisme est pour moi cette touche de mégalomanie salvatrice qui permet à toute nation, mais aussi à toute personne humaine, de s'affirmer sans écraser les autres. Le gaullisme, c'est la fierté portée à un niveau tel qu'elle ne supporte pas l'intolérance. Du reste, vous avez toujours proclamé votre fierté d'être français, tout en invitant tous les autres peuples à être également fiers de leur nation. Le gaullisme est pour moi une valeur humaine universelle et non pas une valeur politique franco-française. Romain Gary, fidèle d'entre vos fidèles, n'a-t-il pas rapporté les aventures malheureuses d'un épicier chinois, heureux propriétaire d'une échoppe à Papeete, et gaulliste à tout crin?

Cela étant dit, j'aimerais revenir un instant à l'histoire proprement dite. Est-il vrai que vous avez contacté le Comte de Paris au plus fort de la crise algérienne? Lui avez-vous fait une proposition? Qu'aviez-vous en tête exactement ?

Je rends grâce au «machin révolutionnaire» qui me permet de vous adresser cette maladroite bafouille et vous souhaite une éternité à la mesure de vos ambitions.

FX

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Madame, Monsieur,

Je vous dirai tout d'abord que votre définition du gaullisme m'a ravi. Il m'est en effet fort réconfortant de constater qu'à votre époque trouble, selon ce que j'en comprends, certains, dont vous êtes indubitablement, ont compris que mon héritage politique ne devait pas se limiter aux frontières de notre cher et vieux pays.

En fait, le seul terme tiré de votre missive - pas si maladroite que cela, pas de fausse modestie avec de Gaulle - que je réfuterai, est «mégalomanie». Non pas que je pense qu'il ne s'applique pas à moi, non. Dictateur puant, tyran ou mégalomane, vous pensez bien que j'ai tout entendu: mon destin parle pour moi et par surcroît, l'Histoire me sanctionnera de son souverain jugement. Non, non: je réfute purement et simplement l'existence de la mégalomanie. Suivant moi, en effet, ce terme abusif et laid n'exprime que l'état dans lequel se trouve celui qui a décidé d'être grand. Le reste n'est que littérature.

Alors, me direz-vous, encore faut-il garder à l'esprit le cri du coeur de Chateaubriand, lancé à propos des ordonnances de Charles X: «l'ambition dont on n'a pas les talents est un crime!». Cela va de soi, vous répondrai-je, mais j'ajouterai que le choix de la grandeur contre la pusillanimité est déjà, en soi, l'expression du plus éclatant des talents: le panache.

Pour en terminer momentanément avec le gaullisme, j'ai déjà eu l'occasion de dire et de répéter, d'écrire et de réécrire, que ce que j'ai fait sera, un jour, source d'ardeur nouvelle après que j'aurai disparu. À mon sens, cette simple phrase est l'essence même du gaullisme. Remarquez qu'elle ne précise ni le temps, ni l'endroit, ni le contexte, ni même le cadre de la renaissance de cette ardeur. Il est en revanche rien moins que certain que cette renaissance s'appuiera sur quelques ardents, une poignée de grands hommes qui auront décidé de l'être. Serez-vous de ceux-ci?

J'en viens maintenant à vos questions qui concernent un sujet sur lequel je m'étais déjà largement exprimé dans une correspondance précédente, à laquelle je ne peux que vous inviter à vous référer pour de plus amples précisions.

Avais-je contacté le Comte de Paris pendant la crise algérienne? Certes, j'ai été en contact avec Henri d'Orléans, à cette époque-là comme à d'autres.

Lui avais-je fait une proposition? Pas plus que lorsque je m'étais mis en relation avec l'héritier de la Maison de France lorsque j'étais chef de la France Combattante, je n'avais de proposition à lui faire. Je l'ai consulté, simplement, ce qui me conduit à la réponse à votre dernière question.

Qu'avais-je en tête? La France ! Quoi d'autre?

Sincèrement à vous,

Charles de Gaulle