Les voltiges aériennes du Général Leclerc
       

       
         
         

Ysengrim Hebert

      Les tragiques voltiges aériennes du Général Leclerc de 1947 auraient été téléguidées par votre main réale. Je le tiens d'une véritable concierge parisienne qui, vous l'aurez supputé, vous préférait le libérateur du 14ième arrondissement. Les concierges de Paname savent beaucoup de choses. Leur arrive-t-il de ne rien exagérer, et de débiter stoïquement des découvertes historiques méconnues?

Ysengrim Hebert

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Monsieur,

Voilà bien une accusation originale! Au risque de vous décevoir, je vous inviterai pour l'avenir à vous garder de prendre pour argent comptant les élucubrations des gardiennes d'immeubles parisiens. Car, après tout, les concierges ne sont-elles pas mieux connues pour leur propension à propager de vilaines rumeurs que le général de Gaulle pour faire supprimer ses compagnons d'armes?

Soyons sérieux. L'homme dont vous évoquez dans votre question la tragique disparition était non seulement, pour moi, un véritable ami, mais aussi un soldat d'une valeur exceptionnelle et un héros authentique, taillé dans le marbre dont on fait les statues.

Ah! mon cher Leclerc! Je le vois encore entrer dans mon bureau, exalté malgré l'extrême fatigue, au début d'août 40. Je l'entends encore, cinglant: "Mes devoirs Mon Général! Capitaine de cavalerie Philippe de Hauteclocque, à vos ordres!"

Il me raconta son périple à bicyclette depuis la Champagne où il avait été blessé, comme en témoignait le bandage qui cachait son crâne, jusqu'à l'Espagne, puis le Portugal, où il embarqua enfin pour l'Angleterre.

Aujourd'hui encore, je chéris le souvenir de cet homme exemplaire, ce Chef parmi les chefs dont le génie militaire le disputait seulement à la légendaire humilité malgré l'importance toujours cruciale de ses faits d'armes, de l'Afrique où je l'envoyais immédiatement après notre entrevue de Carlton Gardens, à Paris libérée par lui, où je le retrouvai quatre ans plus tard.

Il n'y eut jamais aucune espèce de concurrence entre le Maréchal Leclerc et moi-même, et lorsqu'il m'offrit l'épée de Hitler, ce trophée inestimable qu'il avait pris à l'ennemi, je considérai ce cadeau comme un témoignage d'estime et de loyauté au chef des Français Libres que j'étais.

Aussi, croyez que si je rejoins entièrement votre concierge d'amie dans sa légitime admiration et sa gratitude envers le très grand Homme qui libéra Paris, je ne peux que dénoncer son accusation comme une faribole grotesque.

Chacun sait, en effet, que si sabotage il y eut, ce sont les communistes qui en furent responsables.

Au reste, Dieu seul sait combien ardemment j'aurais souhaité pouvoir compter sur un compagnon de la valeur de Leclerc, et combien il aurait encore pu servir la France, s'il n'avait pas disparu, ce 28 Novembre 1947.

Malgré l'insolence de votre insinuation, je vous salue, Monsieur.

Charles de Gaulle