La Wallonie française?
       

       
         
         

Jean-Pierre L. Collignon

      Mon Général,

Merci de me faire signe avec autant de bonté. Ma question principale portait sur l'avenir de ce bout de territoire, la Wallonie, qui fut française du temps de la Révolution et de l'Empire et qui fut ensuite hollandaise avant de se constituer en «Etat Belge» dont il ne reste pas grand chose.

Est-il encore d'actualité, selon vous, de penser que le rattachement des provinces francophones de Belgique à la France puisse constituer une évolution dans le cadre de la fameuse «construction européenne» qui, en passant, ne semble pas mobiliser - loin s'en faut - les futurs citoyens de cette Europe qui est, me semble-t-il -et je vous rejoins là dessus - plus l'affaire de gens cherchant des places ici ou là dans les innombrables assemblées, commissions, parlement et autres institutions que l'on a vu naître et proliférer au prétexte de cette «construction»? Comment jugez-vous, enfin, la manière dont se dessine cette Europe, avec la perspective d'un élargissement qui ressemble fort à de la précipitation? Merci de l'attention que vous voudrez bien porter à ces questions et, dans l'attente de vous lire, croyez, mon Général, en ma chaleureuse estime.

Jean-Pierre L. Collignon -Liège, Belgique

 

       
         

Charles de Gaulle

      Cher Monsieur Collignon,

Permettez-moi en premier lieu de vous remercier chaleureusement pour les nouvelles que vous prenez de ma santé. Je puis vous assurer qu'elle est aussi bonne qu'elle peut l'être, compte tenu de mon âge. Seulement j'ai toujours éprouvé de rudes difficultés à rédiger, et celles-ci se trouvent évidemment renforcées par la vieillesse.

Ensuite, au risque de vous décevoir, et bien que j'aie compris que tel n'était pas votre propos, je ne crois pas pouvoir me permettre de sembler vouloir exciter des velléités sécessionnistes en Wallonie: votre Souverain et ceux qui vous dirigent ne m'en sauraient certainement pas gré! En revanche, qu'il existe et qu'il faille amplifier et approfondir encore une fraternité entre la communauté francophone du peuple belge et le peuple français me paraît absolument hors de doute. Né à Lille, je ne me suis évidemment jamais associé à cette sorte de condescendance fatigante qui est le fait d'un trop grand nombre de Français vis-à-vis des Belges wallons, qui ne sont rien d'autre que des Français de l'autre côté d'une frontière qui aurait fort bien pu ne pas être... Voilà, vous voyez, ça recommence! Je n'irai pas plus loin.

Mais alors sur l'Europe? Je vais encore me faire engueuler par Monsieur Dumontais, mais il est vrai que j'ai du mal à me soustraire à l'observation de votre époque, ahurissante de mensonges, de faux semblants et de propagandes, des plus grossières aux plus raffinées. Car les lignes de fracture, dans le monde occidental que je contemple de la Boisserie en 1969, ne sont guères différentes de celles que je perçois, sur Internette, ou comment que ce soit que ce machin s'appelle, dans votre temps! Certes le Royaume-Uni (comme beaucoup d'autres déjà) a rejoint la Communauté, enfin l'Union, mais le débat n'est toujours pas tranché entre les tenants d'une Europe européenne et ceux d'une Europe vassale de l'Amérique (on pourrait aussi évoquer un troisième camp, celui qui essaye de réconcilier les deux autres, mais il est en fait plus proche du camp de l'Europe européenne).

Pour moi, ceci est encourageant en soit, car je craignais que l'entrée de la Grande-Bretagne ne mette toute l'affaire par terre, pour de bon. Or je constate avec émotion que les événements que vous avez vécus récemment, en particulier le conflit Irakien et le rapprochement concomitant de la France et de l'Allemagne, mais aussi de la Belgique, rappellent au monde, d'une part, que la vieille Europe souhaite être européenne, et d'autre part, qu'elle ne s'alignera pas sur la politique de Washington, quoi que cela puisse lui coûter. Mais il y a aussi l'élargissement, précipité, effectivement, et le spectacle révoltant des pays récemment accueillis ou en cours d'accueil qui cherchent à tirer la couverture à eux. Je pense en particulier à l'Espagne et à la Pologne (cette dernière faisant peut-être payer à rebours la sauvagerie du Troisième Reich à l'Allemagne et le manque d'empressement à honorer ses engagements internationaux de la Troisième République à la France... mais cela n'est pas une excuse). Précipité, l'élargissement, disions-nous. Certes ! Mais également opportuniste : c'est que chaque camp, celui de l'Europe Européenne et celui de l'Europe Américaine, avec l'élargissement, espère se renforcer. Alors les enchères montent.

Mais je suis optimiste. Car il est une chose qui a changé de manière définitive entre mon temps et le vôtre, et qui milite fortement, dans l'Histoire, pour une Europe européenne: l'Europe et l'Amérique, au jour ou je vous écris, ont un ennemi commun, c'est la Russie soviétique. Dans votre temps, cet ennemi commun a disparu, même s'il subsiste entre l'Europe et les Etats-Unis une lutte conjointe contre le terrorisme, qui peine pourtant à masquer la dérive des valeurs américaines, loin de celles européennes. Par surcroît cette guerre contre le terrorisme est largement artificieuse, et elle dissimule de plus en plus mal la simple mise en oeuvre des plans anciens de théoriciens d'une suprématie mondiale des Etats-Unis - notamment par un quasi monopole énergétique - qui, à bien des égards, se rapproche de l'idéologie nazie.

Et croyez-moi, une lente (et d'autant plus douloureuse que la proximité des Etats-Unis est grande) compréhension de cette situation fait son chemin au sein des appareils d'Etat européens. En conséquence, aussi paradoxal que cela puisse paraître, une réélection prochaine du Président américain Bush et de la meute d'autistes qui l'entoure pourrait favoriser le choix définitif de l'Europe, par des Européens encore tentés par «le grand large». Car souvenez-vous, l'Histoire est longue, et tout y est possible.

Bien sincèrement à vous,

Charles de Gaulle