La vocation démocratique
       

       
         
         

Francois-Xavier Decrecy

      Cher Mon général,

L'actualité internationale vous remet d'une certaine façon sous les feux de la rampe. C'est vrai en tout cas en France, puisque la guerre des US contre les Méchants nous incite à nous interroger sur la nature des liens historiques, politiques et culturels qui nous unissent aux USA.

Comment interprétez-vous le caractère passionnel du discours français vis-à-vis des US? Il semble exister entre nos deux pays une solidarité de fond inoxydable teintée de concurrence idéologique. La France et les US ne sont-elles pas les deux grandes démocraties à caractère «messianique» pour ne pas dire révolutionnaire? Vous disiez en votre temps que les US avaient besoin d'un allié contestataire, que pour leur propre bien il fallait savoir leur dire «NON». Est-ce encore vrai dans le contexte actuel?

Par ailleurs, que pensez-vous de la consommation du canabis et de son éventuelle légalisation en France?

FX

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Cher ami,

Ainsi que le relatent de nombreux historiens anglo-saxons, il est amusant d'apprendre que Georges Washington, le premier président des États-Unis, était un homme d'intérêt. C'est-à-dire qu'il réfléchissait sur une base selon laquelle, quels que soient l'occurrence et les partis en présence, l'intérêt l'emporte finalement sur tous les autres sentiments qu'il est possible díéprouver. Lui-même évidemment, s'il était presque analphabète et, pour tout dire, un peu sot, ne se serait jamais laissé conduire que par son propre intérêt. Cela ne lui aurait, apparemment, pas si mal réussi.

Que Washington ait réellement été un homme d'intérêt ou qu'un consensus sur ce point rassemble les historiens intéressés importe peu. Ce qui importe est ce mythe fondateur, qui ne síest jamais démenti: l'Amérique, si elle n'a pas été gouvernée que par des sots, n'est toujours mue que par son intérêt bien compris. Entre la France généreuse et l'Amérique intéressée, deux mythes, sans doute, la concurrence n'est pas seulement idéologique. Elle est avant tout humaine, et c'est dire que la France est un allié précieux pour les États-Unis.

Ce préambule me permet de répondre à l'une de vos questions assez facilement. De ce que j'ai pu comprendre, l'actualité internationale que vous mentionnez sanctionne 50 ans de politique unilatérale forcenée, de la part de la première, et bientôt unique, puissance mondiale. Comment ne pas comprendre, non pas les actes barbares qui ont détruit ces tours jumelles, dont j'entends, en cette fin díannée 69, qu'on va les construire, mais le ressentiment des peuples, s'éveillant à un monde bipolaire, comme gelé, puis transportés d'espoir comme le communisme échouera, puis tombant de charybde en scylla dès lors qu'ils constateront que même si le «bien» capitaliste a triomphé du «mal» communiste, cela pour eux ne changera rien. Certains peuples semblent condamnés à souffrir. Évidemment, il n'en est rien. Le bloc de ces peuples se soudera toujours davantage si rien ne change. Aujourd'hui, certaines factions musulmanes sont en première ligne, mais demain, s'il le faut, le même combat prendra des formes différentes. Les causes contrariant l'ordre établi, si elles ne représentent pas forcément le mal, disposent toujours de facultés de résistance insoupçonnées.

Une fois encore, puisque deux blocs existent à nouveau, même si leurs contours sont plus diffus, vous le disiez, il convient que la France soit un allié critique des États-Unis, en effet. Elle doit être en mesure de décrypter un message que les Américains, aveuglés par la poursuite frénétique de leur intérêt, éprouvent des difficultés à comprendre: il apparaît à chacun que l'Amérique est un grand pays, et qu'il fait certainement bon y vivre. Dans la mesure où les États-Unis dominent le monde, eux qui semblent avoir la recette du bonheur, comment comprendre qu'ils ne reconnaissent pas le droit à chacun des peuples de connaître le même bonheur?

Ce raisonnement paraît très simpliste, enfantin même, peut-être. C'est juste. C'est ainsi qu'on apprend la haine aux plus jeunes. C'est ainsi que l'on fanatise. Tant que les États-Unis ne briseront pas cette logique implacable en équilibrant la répartition des richesses mondiales, ils s'exposeront à la haine croissante de tous ceux qui souffrent, et au moins à la colère de ceux qui compatissent encore. La France, sans jamais verser dans cette haine, ni dans cette colère, doit être en mesure d'éclairer, avec l'Europe et par l'Europe, les voies qui mèneront à ce monde plus juste.

Quant au caractère messianique de nos deux pays, je crains malheureusement qu'à l'heure où vous vivez, la France ne l'ait perdu. Trop peu d'étrangers comprennent qu'un coquin ait sa place à la tête de l'État. Faut-il rappeler que le premier président de la Ve République payait ses communications téléphoniques privées passées de l'Élysée, grâce à une ligne spécialement installée par les PTT, avec sa pension de général en retraite?

L'année que vous vous préparez à vivre pourrait, sans doute, être l'occasion de changer cela, qu'en dites-vous?

Bien sincèrement à vous,

Charles de Gaulle
         
         

Francois-Xavier Decrecy

      Mes devoirs mon Général,

Tout d'abord merci pour votre réponse, toujours mûrement réfléchie et brillamment formulée...

Je ne peux cependant vous cacher qu'elle ne me satisfait pas complètement, et ce pour deux raisons au moins.

Vous commencez par souligner que les États-Unis et leurs dirigeants présentent la particularité de «réfléchir sur la base de leurs intérêts». N'est-ce pas enfoncer une porte largement ouverte depuis que le pouvoir politique existe? Obscur citoyen d'une époque pacifiée, je serais bien mal placé pour vous soupçonner de naïveté historique, et pourtant je m'explique mal cette digression sur le caractère «intéressé» de la politique extérieure américaine. Il est clair pour moi que l'intérêt, et pas toujours aussi «bien compris» qu'on le voudrait, constitue l'essence même de la politique internationale.

Mais tout est justement dans ce fameux «bien compris», qui signifie essentiellement «envisagé dans le cadre d'une vision structurée à long terme». À la décharge des États-Unis, on peut affirmer que la Guerre froide n'offrait pas le luxe d'une telle vision à long terme. Il fallait immédiatement donner le change au bloc communiste et ne pas se laisser déborder. C'était à mes yeux une véritable guerre, même si elle a pris la forme d'un bras de fer géopolitique de 40 ans, dans le sens où il fallait vaincre ou se préparer à mourir. La chute brutale des régimes communistes a pris le monde à défaut et a donné naissance à un monde déstructuré, dit multipolaire mais finalement anarchique. C'est une situation à la fois inespérée et ingérable pour les US, tiraillés entre leurs propres tentations hégémoniques (à mon avis inévitables voire «naturelles», même si ce terme sent le souffre), la conscience (très diffuse je vous l'accorde) de leurs responsabilités historiques et désormais les impératifs politiques liés à leur propre sécurité.

Quant au monde musulman, mis au ban de la modernité depuis 500 ans après des siècles de lumière et de civilisation, il semble profondément meurtri dans son identité. Il se crispe sur un Islam bigot et intolérant qu'on ne peut même pas qualifier de rétrograde dans la mesure où il tourne le dos à une tradition d'ouverture et de respect des croyances qui contraste singulièrement avec celle de la chrétienté... Mais nous touchons là à un problème beaucoup plus vaste.

Pour finir, je m'étonne de votre réflexion sur la mort du caractère messianique de la République. En effet, si le rayonnement économique et culturel de la France est aujourd'hui modeste, sa vocation à incarner une «certaine idée» de la démocratie reste incontournable. Cette vocation fait partie de ses fondations révolutionnaires et de son patrimoine génétique, et même s'ils le voulaient les Français ne pourraient lui tourner le dos. Si vous-même, de votre auguste retraite, me dites le contraire, je ne sais à quel saint (laïc) me vouer...

Et le cannabis dans tout ça?

Sincèrement vôtre,

FX

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Bien cher ami,

Pressé par vos interrogations, je laissai enfin Malraux -qui s'y connaît depuis ses aventures indochinoises- m'initier (puis-je seulement l'avouer ?) à l'ivresse cannabique.

Moi qui avais alors délaissé le tabac depuis plus de vingt ans, j'eus tout d'abord du mal à distinguer l'effet du stupéfiant de celui dont je me rappelais, de mes premières cigarettes: une légère nausée, une sensation diffuse de vertige.

Lorsque je commençai à évoquer mon retour à l'Elysée et l'exil contraint de Pompidou à Montboudif, alors que je préparais un traité selon les termes duquel l'Europe des six aurait définitivement exclu la Grande-Bretagne de son club, sous prétexte d'insularité aiguë et insolente et à moins qu'elle y renonce, après avoir mobilisé, plusieurs heures durant, la ligne de la Boisserie pour me livrer à des farces téléphoniques auprès du chancelier Willy Brandt, je dus me rendre à l'évidence : mon jugement était altéré.

C'est la raison pour laquelle je ne puis être favorable à la légalisation de cette substance. Que Malraux en ait consommé, fort bien. Il est, peut-être, certains esprits éclairés que les paradis artificiels de Baudelaire contribuent à irriguer avec profit. Il s'agirait sans doute d'ouvrir des portes supplémentaires à l'imagination. Mais encore faut-il savoir s'arrêter, un jour. Pour moi, je crois simplement que ç'aurait été un pas trop loin.

Pour la première et la dernière fois, ce soir-là, non sans l'avoir vertement tancé, Yvonne chassa le pauvre Malraux, qui n'avait pas tant ri, m'avoua-t-il plus tard, depuis le toast qu'il avait prononcé pour Kennedy (un grand moment de diplomatie? Je vous invite à retrouver le texte de ce discours, qu'il aurait pu sous-titrer: de l'ironie). Sait-on assez que Malraux était un maître absolu de l'éloquence? Et puisqu'il a dit de moi que je faisais des coups d'éclat comme un pommier fait des pommes, je puis dire de lui qu'il savait faire jaillir les émotions de son auditoire comme l'on presse le jus d'un citron. Se souvient-on assez du transfert au Panthéon des cendres de Jean Moulin?

L'épisode tragi-comique que j'évoquais justifie à lui seul le retard pris dans ma correspondance (puisse cette explication honteuse passer inaperçue aux yeux de nos hôtes, Sinclair et Philibert). En effet, ignorant de la durée de persistance du délire cannabique et impressionné par ses effets potentiellement dévastateurs, je me contraignis à l'inactivité pendant plusieurs semaines, jusqu'à être certain d'en être définitivement délivré. D'autant que l'impayable auteur de la condition humaine m'avait prévenu: «Mon Général, c'est de la bonne», m'avait-il annoncé, presque fièrement, en me passant le cône à l'odeur âcre et exotique, qu'il avait soigneusement confectionné.

Par surcroît, j'eus à subir longtemps le regard désapprobateur d'Yvonne, qui, avec l'âge, semble se départir du sens de l'humour. Elle favorisa d'ailleurs mon inactivité en cachant avec zèle et pendant des décades entières, toutes les feuilles et tous les stylos de la Boisserie. Elle craignait, je crois, que je ne trouve le moyen de provoquer une guerre rien qu'en adressant une missive?

Ce repos forcé m'a toutefois permis de me renseigner, et, notamment, de me mettre à jour sur les affaires du monde tel qu'il vous apparaît. Cela pour répondre aux pertinentes objections de votre dernier message.

Il me semble d'ailleurs que notre discussion tombe fort à propos, surtout pour vous. Je pourrais revenir sur les multiples preuves du cynisme (ou de la bêtise pure) de l'administration de Washington, à qui décidément rien ne sert de leçon. Mais vos journaux en sont pleins. La mondialisation (quel terme abject! encore un!) qu'elle a instillée ne s'accommodera finalement pas de son unilatéralisme aveugle.

L'Amérique n'admet de subordonner son intérêt ni au Droit international (sa parole) ni à l'environnement (son avenir). Sans respect pour sa parole et sans souci pour son avenir, que lui reste-t-il vraiment? N'a-t-elle pour ambition que de conduire le monde à sa perte et à la fin de l'Histoire, et de s'assurer ainsi définitivement la possession d'un titre (première puissance), qui ne pourrait plus alors être remis en jeu, comme un capitaine saborderait son vaisseau en rade du port où il craindrait d'être démis de son commandement? Avouez, mon cher ami, que c'est à se demander!

Car vous l'avez bien compris, et je n'en disconviens évidemment pas: l'objectif fondamental d'une politique étrangère est la préservation des intérêts de la nation qui la met en oeuvre. Ne suis-je pas bien placé pour le savoir? Mais la poursuite de cet objectif exige-t-il que le bon sens, la parole donnée, l'honneur, mais aussi l'avenir et, pour tout dire, l'humanité d'une nation, lui soient sacrifiés? Je ne le crois pas.

J'ai même la faiblesse de penser que c'est là que réside la différence fondamentale entre le monde anglo-saxon (dont Disraeli -me semble-t-il- disait déjà qu'il n'a "ni ami, ni ennemi, mais seulement des intérêts") et d'autres pays, sans doute moins égocentriques, qui, d'ailleurs, pour croire sincèrement leur intérêt compatible avec ceux du plus grand nombre, n'en sont pas pour autant exempts d'erreurs et de reproches (les croisades, l'inquisition, la colonisation et ses missions sont autant d'erreurs et de motifs de reproches largement partagés dans le monde chrétien: tradition chrétienne d'ouverture et de respect des croyances, disiez-vous, par contraste avec l'intolérance de l'Islam? Laissons, je vous en prie, le temps aux musulmans les plus rétrogrades de s'humaniser, comme nos pères chrétiens ont pris le leur.)

La France est au premier rang de ces pays, je crois, à qui le reniement de ses alliances n'a jamais réussi (je pense notamment à la Pologne en 1939). Son caractère messianique, que vous évoquiez, s'est forgé sur l'universalité du message de la Révolution, qui en a inspiré tant d'autres, et notamment, presque immédiatement, l'Irlande, dès 1798. La France, seconde patrie de tous les hommes, à en croire Thomas Jefferson, troisième président des Etats-Unis. La France, qui, la première, a choisi avec moi et aussi grâce à l'Allemagne, après vingt siècles de conflits incessants, d'offrir au continent qui l'abrite le cadeau le plus précieux, la condition indispensable du développement et de l'épanouissement de l'homme: la paix. La France, enfin, en Europe, qui offre à votre temps, avec ses partenaires, l'exemple presque insensé de l'effort des peuples, par les peuples et pour tous les peuples, malgré leurs diversités et l'échelle considérable du continent.

C'est bien sur l'Europe qu'il vous faut compter, pour vous, vos enfants, pour les leurs. A cet égard, me permettrez-vous une dernière confidence? Je suis conduit à penser que l'Europe n'est pas encore née. C'est bien certain au moment où j'écris ces lignes, mais ce sera également vrai lorsque vous les lirez. L'Europe ne pourra naître et se développer que lorsqu'elle se sera affranchie de sa tutelle Américaine. Il sera nécessaire, un jour, qu'un dirigeant européen désolidarise sans ambiguïté son pays du mortifère convoi de Washington. Les autres suivront, pardi! Il remettra l'OTAN en cause, ce machin ô combien inutile, et même dangereux. Il annoncera une ère nouvelle, où l'Europe, en matière diplomatique et militaire, parlera d'une seule voix : la sienne, que la chambre capitulaire des affaires du monde accueillera enfin, au côté de celle des Etats-Unis, qui, pour ne pas être remise en cause, ne doit pas demeurer la seule audible.

Le vague écho borborygmique, que l'on entend encore, sourd et sombre, par-delà l'Atlantique, se taira alors. Car il ne s'agit pas de priver l'auguste Amérique de sa voix, mais bien seulement de l'équilibrer.

Ce dirigeant impensable et indispensable, sera-t-il tyrolien, gallois, castillan, breton, lombard, wallon? Peu importe à l'Europe. Pour notre cher et vieux pays, pour la persistance de son caractère messianique un siècle encore, il serait toutefois bon qu‚il soit français.

J'évoquais l'Atlantique, il y a quelques lignes. C'est dire si mes pensées voguent? et vous accompagnent.

Très amicalement à vous,

Charles de Gaulle