La question monarchique
       

       
         
         

Laine

      Monsieur le Président,

Vous êtes issu d'une famille très catholique, et votre mère était légitimiste. Vous-même et votre épouse avez fait montre d'une grande piété au cours de votre vie. Un livre sorti récemment en France a publié votre correspondance avec Jean d'Orléans, Comte de Paris, dans laquelle certains passages laissent clairement apparaître un éventuel retour de la monarchie en France. La fonction présidentielle est souvent qualifiée, en France, de monarchique. En outre, votre relation si particulière avec la France et son Histoire ne peuvent éviter le fait que ce pays a été, pendant plus de huit cents ans, gouverné par des descendants de Hugues Capet. Ma question se décline donc en plusieurs interrogations, qui sont les suivantes ;

* Qu'en est-il réellement de votre rapport à la Monarchie en France?
* Aviez-vous sérieusement envisagé un retour au trône d'un héritier du régicide Égalité?
* Êtes-vous vous-même monarchiste?

Dans l'attente de votre réponse, veuillez croire, Monsieur le Président, en l'assurance de mes sentiments les meilleurs.

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Madame, Monsieur,

Dois-je déduire des questions que je reçois ces derniers temps qu'au début du XXIème siècle, l'intérêt des Français pour la monarchie gagne du terrain? Et croyez-vous pouvoir trouver auprès du général de Gaulle un soutien pour une nouvelle restauration? Si tel est le cas, laissez-moi vous dire que vous allez être déçu.

Eh comment! Parce qu'au contraire de mon ami Malraux, je préfère Louvois à Carnot, je devrais être monarchiste? Parce que j'ai consulté le Comte de Paris, je lui aurais offert un trône? Soyons sérieux.

Certes, j'ai toujours éprouvé le plus vif respect pour Henri d'Orléans, qui contrairement à tant d'autres, même aux heures les plus sombres, ne s'est jamais départi d'un grand courage et d'un sens aigu de l'intérêt de la France. Par surcroît, chaque conversation que j'ai eue avec l'héritier de la Maison de France m'a conforté et même réconforté.

Pour autant, et même si je sais que l'intéressé lui-même, comme un certain nombre d'autres, a pu un moment le croire, l'idée d'en faire mon successeur ne m'a jamais effleuré.

En effet, je ne suis, ni n'ai jamais été, monarchiste. Comme je l'ai écrit, et souvent dit, on ne fait rien de grand sans de grands hommes, et ceux-ci le sont pour l'avoir voulu. L'idée même d'une monarchie héréditaire, qui implique que le trône puisse échoir à des hommes sans goût ni don pour le métier de Roi, est suivant moi, dans un monde moderne, absurde.

Sincèrement à vous,

Charles de Gaulle