La justice des uns et celle des autres
       

       
         
         

Jean-Pierre L. Collignon

      Mon Général,

Pour commencer, un grand et chaleureux merci pour l'attention que vous avez bien voulu porter aux questions que je vous posais. Vous dirais-je ma relative déception eu égard au rattachement de nos provinces à la République? Oui. Mais je comprends fort bien votre position. Nous ne serons donc jamais plus les enfants de la France... mais qu'importe. Cela ne nous empêchera pas de continuer à l'aimer du fond de notre coeur. Et puis notre communauté de langue, de culture, d'Histoire est telle que, au fond, tout cela devrait nous raffermir dans la conscience de n'être pas vraiment détaché de notre seule vraie patrie: celle d'une certaine idée du monde, de l'avenir et de la permanence de ce qui fait la grandeur de ce beau pays que vous aimiez plus que tout autre avant vous et pour lequel vous avez mené de si beaux et inoubliables combats. Mais voilà, aujourd'hui la France me paraît être au plus bas. Pour preuve, les larmoyantes pitreries de ce «meilleur d'entre nous» que la justice a condamné et qui, devant des millions de Français et de Français d'ailleurs - les Belges, entre autres - a donné le piteux spectacle d'un homme au-dessus de la loi commune, condamné à tort pour des fautes finalement de peu d'importance. À cela s'ajoute l'abject enthousiasme de ses amis - à commencer par l'actuel Président, ce coquin à qui ce sera, je l'espère, un jour le tour de se retrouver devant la sévère réprobation du Peuple - qui font mine de se scandaliser qu'un «homme de cette trempe», un homme appelé, assurément, aux plus hautes destinées, puisse être condamné aussi bassement qu'un quelconque voleur de motocyclette qui, lui, ne risque pas de bénéficier d'un quelconque sursis quant à la peine qu'il encourrait. Que pensez-vous de ce «cirque», mon Général?

Encore une fois, avec ma très profonde et chaleureuse estime,

Jean-Pierre L. Collignon - Liège - Belgique

 

       
         

Charles de Gaulle

      Cher Monsieur Collignon,

Je dois vous avouer que votre plus récente question m'amène sur un terrain particulièrement glissant. Mais après tout, à l'époque qui est la vôtre et qui n'est plus la mienne, ma parole ne résonne que dans un cercle qui, pour être auguste et parfaitement honorable, est également limité: celui de Dialogus. Je vous livrerai donc le fond de ma pensée sans craindre de déstabiliser davantage une république à laquelle il ne manquerait plus que cela. Imaginez, si ce machin, Dialogus, était davantage qu'un jeu entre amis, les manchettes des gazettes: «De Gaulle revient pour finir de mettre par terre la Ve République!». Remarquez, ça aurait de la gueule et ce serait bien fait pour eux.

Car je suis éminemment consterné par le visage navrant qu'offrent, en 2004, le peuple français, la classe politique française, bref, la société française dans son ensemble. Seule la France resplendit, elle me ravit encore, cette Grâce, promenant sur la scène internationale sa superbe insolence, pétrie des enseignements de sa longue histoire, infiniment sage et profondément mutine... Ah! chacun sait comme j'aime la France. C'est dire si les Français, historiquement braillards et geignards, mais désormais, par surcroît, mesquins, individualistes et résignés, ne méritent pas la France. C'est qu'ils vont la perdre, probablement, de nouveau et bientôt, si rien ne change. Mais je reviens à votre question.

Un mot me semble caractériser tout seul l'état de l'ensemble des institutions qui constituent, en 2004, le pouvoir français: indignité. L'affaire que vous évoquez est singulièrement symptomatique, à cet égard, même si elle n'offre à voir qu'une seule manifestation d'un mal suivant moi bien plus large et profond. Indigne, donc, l'exécutif, qui commente les décisions de la Justice! Indigne, le législatif, qui fait la loi et prétend s'étonner lorsque celle-ci s'applique! Indigne, le judiciaire qui s'immisce dans les deux précédents et participe au désintérêt coupable du peuple pour la chose publique! Indigne, la presse, le quatrième pouvoir, qui s'agite et qui grouille, gribouille et scribouille à tort et à travers et qui, dans l'histoire qui nous intéresse, a organisé un battage hors de toute proportion! Mais je continue: indigne, la majorité, incapable de la moindre contrition! Indigne, l'opposition, prête à faire feu d'artillerie sur un cortège d'ambulances, pour quelques misérables voix, alors qu'elle aussi a mis le doigt dans le pot de confiture! Et pour terminer: indigne, le peuple, qui plébiscite des repris de justice! Ah! Tant d'occasions gâchées de faire preuve de grandeur!

Et l'intéressé lui-même, me demandez-vous... Eh bien dans ce décor bien triste, malgré ses lourdes fautes et en dépit de ce que vous appelez ses «pitreries larmoyantes», je trouve que par contraste, et parce qu'il règle la note d'un festin auquel il a participé mais sans l'avoir organisé lui-même, il fait presque montre d'une certaine dignité: la dignité du fusible qui fond, loyal jusqu'au bout. A mes yeux bien lointains, il pourrait conserver cette parcelle de dignité en renonçant définitivement à la présidence de son parti, quel que soit le résultat de l'appel qu'il a interjeté. Car de ce que je comprends des partis politiques de votre époque, ils sont des machines à sélectionner des candidats, en attendant qu'une personnalité indiscutable s'impose, un peu comme... moi-même. Ce sont de lourdes organisations, les partis politiques, d'une importance intérimaire, certes, mais qui exigent de l'ordre. On peut donc admettre que ce Monsieur Juppé, dans l'attente d'un jugement définitif, souhaite assurer les affaires courantes et préparer une succession saine. On n'admettra pas, en revanche, qu'il prenne une relaxe en appel - et à plus forte raison une simple réduction de peine - pour une absolution politique. Car comme je le dis souvent, l'honneur pour les hommes est pareil à la vertu pour les femmes: une fois perdu, on ne le retrouve jamais.

Ah! mais il faut que je vous dise ce qui me fait le plus de chagrin, dans toute cette histoire. J'observe depuis quelques temps un jeune homme qui me semble tout à fait prometteur. J'ai d'instinct sur les diplomates un avis très voisin de jugement que je porte sur les politiques. Il n'est guère flatteur. Mais j'ai rarement vu le drapeau tricolore flotter aussi fièrement au vent de l'Histoire que le jour où le ministre des Affaires étrangères le hissa au créneau du Conseil de Sécurité, dans l'affaire iraquienne. Et avec quelle vision, quelle générosité, quelle fougue, quelle éloquence! Ah! Villepin, c'est ça! Sur le coup, j'aurais pu l'embrasser!

Mais il se trouve que ce dernier a été directeur de cabinet de Juppé au quai d'Orsay avant de devenir secrétaire général de l'Elysée, sous Chirac. Alors est-il irrémédiablement contaminé par les fripouilles, est-il condamné à l'opprobre ou pourra-t-il grandir encore pour voir germer puis fleurir les graines d'espoir qu'il a jetées au tumulte du monde? Ah! Si j'osais, Monsieur Collignon, cette fois c'est moi qui vous poserais une question. Car j'aimerais bien connaître votre avis, à vous Français de Belgique, sur Villepin.

A très bientôt, je l'espère vivement,

Bien sincèrement à vous,

Charles de Gaulle
         
         

Jean-Pierre L. Collignon

      Mon Général,

Vous me faites trop d'honneur de me demander, à moi, modeste et obscur «Français de Belgique», ce que je puis bien penser de cet honorable personne qu'est monsieur de Villepin...

Je ne le connais, comme vous, que par le rôle brillant et remarqué qu'il a tenu dans les circonstances auxquelles vous faites allusion. Et, certes, oui, je vous le concède, il fut, dans ces occurrences, un parfait porte-parole de la France qui, cette fois-là, et avec d'autres - comme mon petit pays - défia l'arrogance et la morgue du gouvernement de monsieur Bush. Quant au reste, comme vous le faites justement remarquer, de Villepin, outre ses mérites et ses talents de diplomate, n'en reste pas moins un ami dévoué du Président Chirac. Et cela, hélas, entrave, il me semble et pour longtemps encore, sans doute, l'avenir auquel il pourrait prétendre. Au surplus, à ma connaissance, cet honnête homme (j'aime à croire qu'il l'est) ne revendique rien, ne se pose pas en candidat de ceci ou de cela dans aucune perspective politique plus ou moins proche ou lointaine. Enfin, il ne semble pas avoir ce que l'on appelle un «plan de carrière». J'ignore quel âge a Dominique de Villepin - une bonne cinquantaine, assurément - mais nous pourrions avancer, vous et moi, que, dans l'éventualité où Jacques Chirac se voyait, à l'issue de son actuel mandat, désavoué par le suffrage du peuple souverain, le Ministre des Affaires étrangères du Gouvernement présent pourrait se retrouver plus libre qu'il ne l'est aujourd'hui pour oser faire montre d'audace et se lancer, pourquoi pas, dans une future «Course à l'Elysée»... Mais tout cela est pure conjecture de ma part et il resterait à voir si le charme et l'intelligence de cet homme ne cacherait pas de vilains travers qui apparaîtraient dans des circonstances où, nécessairement, il serait amené à «découvrir son jeu» et une nature qui nous échappe aujourd'hui, à l'abri, justement, de ce «brillant» avec lequel il nous apparaît, à vous comme à moi. Ce brillant, si vous me permettez de vous le dire, mon Général, qui est, peut-être parfois, seulement ce que donne à voir le verni... Disant tout cela, je ne dis rien, je ne fais que répondre à votre aimable requête avec, peut-être, un rien d'impertinence propre à l'esprit si mal compris, parfois, du pays d'où je suis...

En vous assurant, une fois encore - ce ne sera pas, je l'espère, la dernière - de ma profonde et cordiale estime, je reste dans l'attente de vos nouvelles. Et, je vous en prie, transmettez à Madame votre si dévouée épouse, l'expression de ma cordiale sympathie.

Jean-Pierre L. Collignon
Liège, Belgique.
         
         

Charles de Gaulle

      Cher monsieur Collignon,

Je vous remercie pour votre réponse, franche et nette, empreinte de cette forme d'esprit particulière que vous revendiquez, qui caractérise effectivement votre peuple et que vous partagez d'ailleurs avec Monsieur Louis Michel, qui dirige d'une main admirable la diplomatie royale des Belges. Car bien évidemment, la mention de votre fier pays méritait mieux que les seuls tirets que votre modestie vous autorisa dans votre dernière lettre: la Belgique, là où on l'attendait, a fait entendre sa voix, celle d'une Europe européenne, celle de l'honneur et celle de la raison.

Pour en revenir à l'esprit, je voulais vous dire, cher Monsieur, que ce que j'aime le moins chez les Français, moins encore que leur vachardise, c'est leur manque absolu, chronique et pour tout dire effarant, de sens de l'autodérision. En permanence, la vaste majorité de mes compatriotes se prend au sérieux. C'est éreintant. Eh bien, moi qui ai voyagé un peu, je puis dire que l'autodérision est par ailleurs présente parsemée. Cet homme nous dit qu'il a rêvé la France avant de la connaître, c'est tout dire! Alors est-il vraiment qualifié pour le pouvoir suprême? N'est-il pas déjà disqualifié, pour icelui? Voilà bien, à mes yeux, les interrogations en suspens. Que veut-il? Cette question, suivant moi, a déjà sa réponse: c'est l'Histoire. Mais alors par quelle porte? Celle de Chateaubriand, qui fut également ministre des Affaires étrangères? Celle de Briand? Celle de Clémenceau? Ou celle de Delcassé? Qui sait? Et a-t-il le sens de l'autodérision?

Voilà, je crains d'être allé un peu loin, pour le goût de Monsieur Dumontais, dans mes analyses d'un monde dont la spatio-temportalité commune aurait dû me priver. Mais tant pis! Je n'ai pas résisté à l'envie de vous accompagner un peu dans des considérations impossibles. C'est que, à mon âge, les distractions ne sont pas légion, et les réussites, ça va un peu! Quant à mon épouse, à qui j'ai transmis vos meilleurs sentiments et qui vous envoie toute sa considération, vous vous doutez bien que, depuis déjà quelques années... Enfin!

Bien amicalement à vous,

Charles de Gaulle