La France libre au Québec
       

       
         
         

F. Smith

      Monsieur,

Si les années 1940-1945 regorgent d'événements malheureux et même honteux dans l'esprit d'une majorité de Français (déportations, collaborations, pétainisme...), il en va de même pour vos cousins Québécois, à une moins grande échelle bien sûr.

Les Québécois d'aujourd'hui sont prompts à oublier à quel point leur propre histoire fut entachée par un anti-sémitisme détestable, qu'ils n'osent encore s'avouer, et qui subsiste encore à bien des égards. Une majorité de Québécois penchaient du côté du gouvernement de Vichy, quoi qu'en disent les chroniqueurs d'aujourd'hui qui prétendent le contraire pour ne pas salir l'image du Québec.

Cette image, on tentera même de la polir, pour rattraper le coup. Un lieutenant-gouverneur a été démis de ses fonctions pour avoir candidement avoué avoir porté la svastika en brassard lors de la guerre, alors qu'il était étudiant. Personne ne pris la peine de mentionner que ce comportement n'avait rien de répréhensible à cette époque, expliquant peut-être la candeur de l'aveu. L'ancien vice-roi a certes été surpris de la commotion créée par ses propos.

Cet anti-sémitisme, jumelé à leur haine des «Anglais», fit en sorte qu'une majorité de Québécois n'éprouvèrent que méfiance à votre endroit, dans les jours suivants votre célèbre appel aux Français. Votre moins célèbre appel aux Canadiens français du 1er août 1940 ne fut-il pas d'ailleurs accueilli dans l'indifférence quasi générale? Après tout, vous n'étiez qu'un colonel fait général par les «Anglais» qui n'avaient que vous sous la main pour mener les forces de la Résistance. Au Québec, être acoquiné à l'Angleterre est bien le pire des péchés.

Voyant cela, vous avez envoyé au Québec l'un de vos bras droits, la jeune et charmante Élisabeth de Miribel, celle-là même qui dactylographia votre appel aux Français du 18 juin 1940. Elle vint tâter le pouls de la population canadienne française et ne put que se rendre compte de son indifférence et même de son hostilité envers votre combat. Seule la presse libérale semblait vous tendre son oreille.

Élisabeth de Miribel créa une cellule du mouvement de la France libre à Québec, puis une à Montréal. La cellule de Québec lui parut la plus dynamique. On y retrouvait entre autres le père Georges-Henri Lévesque, Charles de Koninck, plusieurs fonctionnaires du gouvernement Godbout et même le général George Vanier, de retour d'exil. Leur mission: retourner l'opinion publique canadienne-française.

Ma question: qu'avez-vous pensé du Québec pétainiste à cette époque et du mur que semblait frapper le mouvement de la France libre en cette province qui aurait dû vous être gagnée d'avance, et comment conciliez-vous cette opinion avec votre controversé «Vive le Québec» de 1967?

Respectueusement,

F. Smith
         
         

Charles de Gaulle

      Ah Monsieur,

Combien de fois n'ai-je pas menacé Churchill de quitter Londres pour le Québec, lorsqu'il ne se montrait guère conciliant avec la France Libre? Combien de fois n'y ai-je pas songé?

Abandonner le théâtre des opérations, laisser la France sombrer et, avec elle, le tissu vingt fois centenaire de ses valeurs! N'ai-je pas été tenté! J'avais un oeil au Canada, Monsieur, comme vous le savez, et j'ai souvent failli l'y rejoindre.

Je n'ai rien ignoré, effectivement, des vicissitudes de la vie politique québécoise durant la guerre. Je ne les jugeai pas, et je ne les juge pas davantage aujourd'hui. Ce que je sais, c'est que le peuple Québécois n'était pas sous le joug. Il n'a pas subi et, par conséquent, pas connu, le régime de Vichy. Comment, dès lors, porter sur le peuple de la Belle Province un jugement trop sévère? Quant à l'antisémitisme, n'a-t-il pas, au cours des siècles, bien malheureusement, été largement partagé entre les Nations, même les plus respectables? Thomas Watson, patron d'IBM, n'était-il pas nazi de coeur? Ne fut-il pas décoré par Hitler lui-même? Et Lindbergh? Et le père de John F. Kennedy?

Et pensez à l'affaire Dreyfus, en France, qui déchira le pays à la toute fin du XIXe siècle! Si la question de ce capitaine juif de l'Armée française, accusé de trahison par suite d'un complot contre lui, était évoquée à table lors d'une réunion de famille, l'affaire se terminait en pugilat, immanquablement, les dreyfusards d'un côté, les anti-dreyfusards de l'autre. Et puis pensez aux pogroms, subis par le peuple élu depuis des siècles, et pendant le nôtre en Russie et en Pologne. Allons, la solution finale n'est pas née au Québec et le peupe de la Belle Province a toujours conservé mon amitié, malgré sa réfraction à la cause de la France libre, que je regrettai pourtant.

Alors! Vive le Québec libre! Mille fois! Vous imaginez-vous combien de fois j'ai pu lire, sur les pancartes innombrables qui bordaient le chemin du Roy, brandies par un peuple en liesse, cette simple expression: Québec Libre? Si bien qu'elle m'est venue spontanément, au balcon, sans que j'y réfléchisse. J'ai déjà eu l'occasion de préciser maintes fois la signification, selon moi, de cette expression. Je vous renvoie, à ce propos, à plusieurs de mes correspondances avec certains de vos compatriotes. Il s'agissait simplement d'affirmer, au nom de la France, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Et j'ai jugé que le Québec, cet ensemble francophone dans un monde anglophone, méritait tous mes encouragements, et ceux de la France.

Bien sincèrement à vous,

Charles de Gaulle