La chienlit parisienne
       

       
         
         

Ysengrim Hebert

      Général De Gaulle,

Il paraît que c'est cette vieille barbouze convulsionnaire de Massu qui vous a remis dans vos pompes pour aller affronter la "chienlit" parisienne en Mai 68. C'est vrai ça?

Ysengrim Hebert

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Monsieur,

Primo: votre ton insolent et irrévérencieux, tant à l'endroit de Massu qu'à mon égard, m'agace souverainement. Je n'ai pas l'honneur de vous connaître mais je doute fort que votre rang vous autorise, d'une part à former un jugement calomnieux sur la personne du général Massu qui a toujours fidèlement servi la France malgré certains différents qui ont pu nous opposer lui et moi, et d'autre part à m'apostropher une nouvelle fois comme on le ferait avec un pilier de bistrot au «café du commerce».

Deuzio: le sens de votre question, masqué par le mépris manifeste qui s'en dégage, m'échappe tout à fait. Je vous engage donc à la reformuler en tenant compte de ma remarque précédente.

Charles de Gaulle
         
         

Ysengrim Hebert

      Oh la! Oh la. Les soixante-huitards n'avaient pas tort en s'exclamant: "La chienlit, c'est lui!". Fin du ton insolent et irrévérencieux.

Reprise.

En Mai 68 vous vous seriez rendu chez Massu, qui vous aurait recueilli désemparé et déboussolé. Vous lui auriez dit: "Paris est envahi par les communistes!". Il vous aurait amené à vous ressaisir et sous sa houlette toute militaire vous auriez repris sur vous et seriez arrivé à affronter la situation avec le succès qu'on sait. Ce rapport est-il exact? Qu'il le soit ou non, c'est celui qu'a fait Massu lui-même dans une entrevue diffusée sur TF1 (un équivalent contemporain de l'ORTF) vers 1985.

Ysengrim Hebert
         
         

Charles de Gaulle

      Monsieur,

Aucun moment de ma vie ne m'a été plus cruel que ce mois de mai 1968 dont vous évoquez les événements dans la question que vous avez bien voulu me soumettre de nouveau, dans des termes beaucoup plus clairs, cette fois. Jamais je ne fus plus déçu par les Français, jamais je ne me trouvai plus amer que pendant ce printemps où tout aurait pu basculer. Imaginez seulement combien je pus être blessé, outragé, par les slogans de la poignée de galopins devant laquelle la France manqua de se coucher et qui faillirent tout mettre par terre: «De Gaulle au musée, de Gaulle à l'hospice, de Gaulle au couvent, de Gaulle aux archives!».

J'ai en mémoire ces quelques vers pastiches du «Notre Père» qui furent si souvent scandés sur les barricades et qui me hantèrent longtemps après que la situation fut rétablie:

«Notre Charles, qui est trop vieux,
Que ton nom soit oublié,
Que ton règne finisse,
Que notre volonté soit faite.»

Sans doute me suis-je laissé aller, par moments, au sentiment que j'avais été abandonné par le plus grand nombre, sans doute me suis-je laissé submerger, furtivement, par l'abattement. Sans doute, et n'était-ce pas légitime, ou au moins humain? Ai-je cherché le soutien de ceux que je croyais susceptibles de me l'apporter utilement.

Mais sachez, Monsieur, que pour ce qui était de l'armée, mon idée était définitivement formée dès le 8 mai, quand mon gendre, le général de Boissieu, commandant la 7ème division du corps de bataille, m'affirma que du sommet à la base, en l'espèce le contingent, de l'institution militaire, on ne pouvait envisager de lâcher de Gaulle. Juste avant mon départ pour Baden-Baden, d'ailleurs, il me réaffirma avec force et éloquence cette position. Pourquoi alors aller voir Massu?

Ils sont certains principes, essentiellement militaires mais plus largement applicables, auxquels je crois par-dessus tout et qui vous feront comprendre non seulement le sens de ma démarche mais aussi le fait qu'elle ait pu être interprétée et commentée si diversement par les propres acteurs de ce drame que je mis en scène. Dès 1932, dans le Fil de l'épée, j'exprimai mon sentiment que «Rien ne rehausse mieux l'autorité que le silence.» Dès lors, en partant, je savais précisément quelles seraient les réactions à la nouvelle de ma «disparition», je savais que ce silence et ce retrait à la vue de tous, même celle du chef de mon gouvernement, provoquerait le choc psychologique suffisant au rétablissement de la situation, et ce, dès mon retour. D'autre part, si j'en réfère à ces quelques lignes de Vers l'armée de métier: «La surprise, vieille reine de l'art...; Il faut l'organiser. Non seulement grâce au secret observé dans leurs propos, ordres et rapports par ceux qui conçoivent et décident, ou par la dissimulation des préparatifs, mais aussi sous le couvert d'un voile épais de tromperie...; La ruse doit être employée pour faire croire que l'on est où l'on est pas, que l'on veut ce qu'on ne veut pas.», vous réaliserez, Monsieur, que par définition, Massu ne sut de mon état d'esprit rien d'autre que ce que je voulus lui en laisser croire, que ce fut, ou pas, conforme à la réalité des choses. Alors non, à aucun moment, de Gaulle ne fut dépassé par les événements, à aucun moment il ne perdit pied au point d'être contraint d'aller chercher ailleurs qu'en lui-même les moyens de rétablir l'ordre. Que l'Histoire, qui n'a pu que retenir le résultat de ma stratégie, en mette en cause le fondement, importe somme toute assez peu. Pour cela comme pour le reste, seul compte le résultat.

Sincèrement à vous,

Charles de Gaulle