Samuel Gendron
écrit à

   


Charles de Gaulle

     
   

Trahisons gaullienne et chiraquienne

    Bonjour Monsieur de Gaulle,

Je m'appelle Samuel, j'ai 16 ans, je m'intéresse à la politique et à la souveraineté du Québec; je suis membre du Parti Québécois et cette semaine à l'école mon prof d'économie m'a dit que le Québec envoyait 40 milliards de dollars à Ottawa par année et qu'ils nous retournaient 44 milliards. Bref je suis en dilemme et perdu: je me demande si je n'ai pas cru à des mensonges durant toutes les années où j'ai été souverainiste.

Je vous remercie.

Samuel



Cher jeune homme,

Je comprends votre dilemme et je vous remercie de m'en faire part. Grâce à vous, j'aurai appris qu'à 16 ans, au Québec, au début du XXIe siècle, on s'instruit d'économie, ce qui m'apparaît à la fois stupéfiant et très pertinent.

Je crains cependant de ne pouvoir apporter à votre réflexion que des éléments très partiels et insatisfaisants. Tout d'abord, il me faut vous féliciter pour l'intérêt que vous manifestez à la politique, en dépit de votre jeune âge. Mais tout à la fois, je vais devoir vous inviter à dépasser l'engagement militant que vous revendiquez. D'ailleurs, je remarque que vous êtes sur cette voie, déjà, puisque vous réalisez, à votre grande déception, que votre parti peut vous mener en bateau, si je puis dire.

C'est bien là le problème des partis politiques, ces formations dont le seul but est la conquête du pouvoir et qui, dans leur unique perspective, n'hésitent pasÖ comment dire? Öà corrompre la réalité.

Cela, toutefois, ne doit pas remettre en cause les fondements de votre engagement. Si vous êtes souverainiste, c'est sans doute parce que vous estimez que le Québec dispose d'une identité culturelle spécifique, dans l'ensemble canadien, qui lui permet, par exemple, de revendiquer la gestion de questions aussi importantes que ses relations internationales, sa défense, que sais-je? Ou alors, n'étiez-vous souverainiste que parce que vous pensiez qu'Ottawa, en quelque sorte, arnaquait le Québec? Je ne le crois pas. Il y a toujours des raisons plus profondes, sacrées, immatériellesÖ

Alors! quelles leçons tirer du sentiment de tromperie que vous ressentez, pour la suite de votre combat souverainiste? Selon moi, la première est qu'il faut toujours respecter les idées de ses adversaires politiques. Ensuite, je vous invite, et c'est une règle générale, à trouver des sources d'information indépendantes. Vous apprendrez plus tard que l'on fait dire aux chiffres à peu près tout et le contraire de tout. En conséquence, si votre professeur d'économie est un farouche partisan de la dépendance du Québec à Ottawa, vérifiez bien les informations qu'il vous donneÖ peut-être n'a-t-il pas tout pris en compte.

Enfin, je ne pourrais pas vous laisser sans vous suggérer une idée qui pourrait être utile à votre cause. Peut-être fait-elle déjà partie de l'argumentaire de votre parti. Dans un monde dominé par des anglo-saxons qui ont perdu tout sens des réalités, la forte coopération d'un Québec enfin indépendant avec la France ne répondrait-elle pas utilement à la relation spéciale qu'entretiennent la Grande-Bretagne et les États-Unis? Je sais bien à quel point les Français peuvent être agaçants, je sais à quel point il est difficile de travailler avec eux, mais pensez à la France! Ce n'est pas rien, la France, tout de même. Et la France, je puis vous l'affirmer, se trouverait infiniment fière de compter, parmi ses plus grands amis, un Québec libre, capable de peser avec elle et avec l'Europe, dans la conduite des affaires du monde.

Bien sincèrement à vous,

Charles de Gaulle