Jean Maridor
       

       
         
         

Jean-Claude Augst

      Mon Général,

J'ai relevé, dans vos «Mémoires de Guerre», la phrase suivante dans laquelle vous citez Jean MARIDOR:

«Les records d'un Clostermann, d'un Maridor, d'un Marin la Meslée, le sacrifice délibéré de Saint-Exupéry, ainsi que d'autres prouesses, étaient comme des étincelles jaillissant de l'écrasante machinerie du Grand Cirque».

Ces glorieux pilotes des Forces Aériennes Françaises Libres ont combattu, chacun, pour notre liberté. Jean MARIDOR, que le général Valin considérait comme le Guynemer de cette guerre, s'est sacrifié le 3 août 1944, à 23 ans, en détruisant son 11e V1 qui allait s'abattre sur un hôpital à Benenden dans le Ken, sauvant ainsi la vie de centaines d'hommes, de femmes et d'enfants au mépris de sa propre vie.

Vous avez eu l'occasion de parler avec ce jeune pilote qui a su porter très haut le prestige des ailes françaises. Est-il indiscret de vous demander ce que vous vous êtes dit et quelle est votre opinion sur ce grand héros?

Soyez assuré, Mon Général, de ma plus haute considération.

Jean-Claude Augst

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Monsieur,

Y a-t-il combattant plus noble que l'aviateur, dans son combat singulier avec la mort, qui la regarde dans les yeux? Quel homme doit davantage à son instinct, à sa fougue, à son habileté, à son intelligence, que le pilote de chasse victorieux? J'ai pour ces hommes aux personnalités exceptionnelles, mêlant le don du combat au goût de l'aventure et au sens aigu du devoir, un grand respect. Leurs étincelles ont éclairé la voie des vainqueurs, avec une constance admirable.

Churchill a dit, parlant des pilotes qui défendirent l'Angleterre au-dessus de la Manche et jusqu'au coeur du Reich, que jamais tant d'hommes n'avaient été redevables à un si petit nombre d'entre eux. Il est vrai que ces aviateurs ont joué un rôle éminent dans la défaite finale de l'Allemagne hitlérienne, qui se serait éloignée de beaucoup si l'Angleterre était tombée.

Dès lors, la France leur est redevable, qui n'a dû son salut qu'à la résistance de l'Angleterre, davantage qu'à son soutien proprement dit.

La mort est la même entre les nuages, dans la boue du champ de bataille et dans la cave du bourreau. J'ai donc pour Jean Maridor la reconnaissance que je porte à toutes les femmes et tous les hommes qui ont fait leur devoir avec abnégation, courage et foi dans la victoire finale, sans jamais connaître la joie de cette dernière. Je l'ai rencontré brièvement, c'est vrai -était-ce à Alger?- et nous avons effectivement échangé quelques mots. Il m'a assuré de sa confiance et de sa détermination. Je l'ai encouragé. Vous comprendrez Monsieur, que je ne peux vous en dire bien plus. Cet aviateur est de ces hommes, illustres ou anonymes, que mon rôle dans la guerre m'a permis de rencontrer et d'assurer de la gratitude de la France, mais dire que quelques phrases m'ont permis de le connaître serait mentir. Je vous parlerai pourtant d'un détail qui me frappait toujours lorsque je le remarquais chez mes interlocuteurs, et ce fut le cas avec Maridor. Il affichait un très léger sourire narquois, dont on ne savait s'il s'adressait à un destin potentiellement funeste, ou s'il trahissait la fierté d'oeuvrer à la libération de la terre de France.

Sincèrement à vous,

Charles de Gaulle