Héritage
       

       
         
         

Gwilir

      Mon général,

Aujourd'hui dans les rangs du RPR, certains se réclament à cor et cri d'être les héritiers du Gaullisme. Vous qui incarnez ce Gaullisme puisque son nom même vient du vôtre quels héritiers reconnaissez-vous?

Gwilir

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Monsieur Gwilir,

Si vous interrogez nos hôtes, Messieurs Dumontais et Delapravda, ils ne manqueront pas de vous confirmer que la question de mon héritage politique est précisément une de celles qui firent que j'acceptai de correspondre avec vous autres de la fin du XXième siècle, et cela confère à votre intervention un relief tout particulier.

Pour vous répondre, cependant, il me faudra tout d'abord vous dire ce qu'est, suivant moi, le Gaullisme.

Oh! j'entends bien, depuis de nombreuses années, que chacun y va de sa petite définition, selon les circonstances, tirant la couverture à soi. Mais croyez-moi, moi qui vous dis que le Gaullisme, en fait, tient à peu de choses.

Le Gaullisme, c'est avant tout un pragmatisme et à ce titre ce ne peut être un dogme. Or, de ce que je comprends de la situation politique dans laquelle notre pays se trouve à votre époque, il me semble bien qu'un excès de dogmatisme pourrit toujours les débats et pollue la compréhension des enjeux.

Ensuite, je vous dirai qu'il ne peut y avoir de Gaullisme sans courage politique. C'est sans aucun doute ce qui avait fait dire à beaucoup que votre président de la République renouait avec le Gaullisme quand il reprit, au mépris d'une opinion publique internationale hostile, les essais nucléaires de la France.

Mais c'est bien loin d'être suffisant, ce qui m'amène à mon dernier point, qui rejoint d'ailleurs le premier: je ne peux m'empêcher de penser que le Gaullisme ne prend toute sa dimension que dans un but précis, un grand dessein, une ambition sublime qui dépasse toujours celles, médiocres et personnelles, des hommes qui s'en réclament. Ainsi, le Gaullisme est-il né de mon refus obstiné d'accepter l'affront fait à la France, de la nécessité impérieuse et immédiate de restaurer la patrie dans sa grandeur. Peut-on imaginer un plus noble dessein? Aussi, les «cor» et les «cri» dont vous faites mention ne sont-ils guère plus à mes oreilles que les manifestations bruyantes de quelques ambitieux insolents, alors que pour moi, mon ambition se confondait avec celle de la France, de la seule France.

Je me suis toujours défié des partis et j'invite quiconque s'intéresse à la politique à suivre mon exemple: pas plus au RPR, ce Ramassis de Petits Rigolos qu'au nouveau RPF, le Repaire Pitoyable des Foireux, je ne vois l'ombre d'un Gaulliste, puisqu'on n'y trouve ni vision ni courage, que de minables querelles intestines. J'écrivais, dans l'ultime tome de mes Mémoires de Guerre: "Puisque tout recommence toujours, ce que j'ai fait sera, tôt ou tard, une source d'ardeurs nouvelles après que j'aurai disparu" et je vois bien dans votre temps des Gaullistes dans l'esprit qui, dans leurs actions se révéleront à vous, un jour pas si lointain. C'est l'Europe qu'ils ont embrassée, ce Vieux Continent qui peine tant à exister hors de l'ombre de l'Amérique et qui n'aura pas d'autre choix que de se réveiller bientôt.

Ce sont eux, jeunes, braves, lucides, ardents et résolus que je reconnais comme mes héritiers. Pas plus que le mien avant juin 40, leurs noms ne vous diraient quoi que ce soit, mais je ne doute pas que vous les reconnaîtrez, vous aussi, lorsqu'ils surgiront de l'ombre. Peut-être, d'ailleurs, êtes-vous déjà des leurs.

Voilà qui je l'espère, Monsieur Gwilir, répond à votre question.

Sincères salutations,

Charles de Gaulle