Guillaume: traître ou héros?
       

       
         
         

Bernard Sicard

      Mon Général,

Vous faisiez partie lors de mon enfance, des hauts personnages dont la R.T.F. nous renvoyait l'image régulièrement. Votre goût pour les caméras me fit bien vite vous assimiler à ma famille au même titre que Léon Zitrone ou Catherine Langeais à l'heure de la soupe. Père très protecteur, vous saviez m'endormir du sommeil du juste.

Aussi est-il normal que je me tourne vers vous -d'autant que mon père naturel ne fait pas encore partie de ce site absolument remarquable- pour répondre à une question qui me tourmente depuis longtemps:

Guillaume le Conquérant, Duc de Normandie, Roi d'Angleterre est-il à glorifier ou à hair?

Pourquoi le glorifier? Parce qu'il a su lors d'une époque très troublée de l'histoire de la Normandie émerger d'un magma compact de bassesses, museler ses détracteurs et se tailler un duché en proportion de sa stature. En vous rappelant pour mémoire que les notions géographiques reprises sur nos manuels d'histoire, à savoir du Couesnon à la Bresle, ne sont que «pipi de chat». En vérité, à la mort de Guillaume les bornes du duché allaient de Abbeville au nord, Pontoise à l'est et Saint-Brieuc au sud. De plus, s'il n'était pas mort de ce stupide accident de chasse, il aurait probablement coiffé la couronne de France.

Que dire de ce brillant stratège, homme de terrain qui remporta bien des batailles grâce à son opiniâtreté? Que dire de ce politique dont le charisme sut, par exemple, rallier Rome à sa cause lors de son embarquement de Normandie? Que dire de ce merveilleux guerrier galvanisant ses troupes comme à Hasting?

Si Mathilde avait eu connaissance de tout cela, elle ne l'aurait pas traité de Batard avant son mariage forcé. Je pense également qu'elle lui aurait fortement conseillé de ne pas s'occuper de la politique outre-Manche. Car sa chère Normandie, il ne la verra plus beaucoup, occupé qu'il était à administrer ses nouveaux sujets.

De cet héritage sortira le caractère têtu et orgueilleux dont les Britanniques font preuve envers les dictateurs de tous poils.

Mais justement! Parlons-en mon Général! Vous qui abusates de l'hospitalité de la Perfide Albion, vous voyez très bien là où je veux en venir: Guillaume est le concepteur de la puissance britannique! Existe-t-il en Angleterre une seule famille qui n'a pas une goutte de ce bon sang normand? Combien de William compte-t-on au sein des célèbres Eton, Oxford ou Cambridge?

Et si Guillaume était resté peinard à goûter le bien bon calva de la basse Normandie? Exit le royaume, la couronne, la reine Mère et Canterbury! Exit le Dominion et l'Empire sur lequel le soleil ne se couche jamais! Exit Manchester United et le quinze de la Rose! Aujourd'hui on parlerait français à Washington mon Général! Et du côte d'Ottawa, l'anglais ne serait plus qu'un patois pratiqué par quelques irréductibles incapables de profiter des bienfaits de la civilisation et du bon vin de Bourgogne.

D'où mon problème. Guillaume est-il à ranger dans la liste des pourfendeurs d'Angliches tels Jeanne d'Arc, Du Guesclin et Napoléon? Ou doit-on lui jeter la pierre et le discrédit? Pire: l'oubli, comme ce site web qui n'en parle pas?

Merci à vous mon Général de venir éclairer ma chandelle et par là même de m'apporter le réconfort auquel vous m'aviez habitué.

Bernard

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Monsieur Bernard,

Je vous prie de me pardonner le temps considérable qu'il m'aura fallu pour vous apporter non pas une réponse définitive à votre question, mais mon avis sur le sens de l'Histoire. Car il m'a semblé que tel était bien l'enjeu profond de votre interrogation. Il ne faut surtout pas voir, dans ce retard, une quelconque froideur à l'égard de votre introduction ou de votre touchant aveu sur la place que j'occupais avec Léon Zitrone au sein de votre famille, qui m'ont considérablement ému.

Au contraire, pour y répondre de manière satisfaisante, j'ai souhaité prendre le temps de comprendre tous les termes de votre missive, dont certaines références m'étaient par surcroît étrangères. Il a donc fallu que je me renseigne. Dans ce cadre, il m'a été donné d'en apprendre sur un dénommé Rupert Murdoch (propriétaire de Manchester United, mais également de différents médias, notamment: de ce que j'en comprends, c'est une association abominable), qui me paraît bien peu recommandable.

Selon moi, Guillaume le Conquérant est incontestablement un héros et une figure majeure aussi bien de l'histoire de France que de celle de la Grande-Bretagne, et donc de l'Histoire. Ses talents, que vous évoquiez avec passion témoignaient effectivement à la fois d'une vision et d'une volonté hors du commun. Je vous laisse pourtant la responsabilité de votre supputation concernant la prise du trône de France par le vainqueur d'Hastings. En effet, l'Histoire s'écrit comme ses acteurs la vivent. Son cours n'a qu'un lit.

L'Histoire a donc voulu que cette victoire normande (obtenue avec l'aide des Bretons, des Picards et donc, de la France!) porte les germes de la création d'un empire impressionnant, distinct de la France, appelé à dominer le monde pendant une demi-douzaine de siècles. Je ne vous ferai aucune révélation en vous avouant que j'éprouve un certain agacement à l'égard de la Grande-Bretagne, j'y reviendrai, mais je n'en impute toutefois pas la responsabilité au Conquérant. Peut-on condamner Philippe le Bel pour les égarements coupables de la France, les taches sur son histoire, survenus depuis? Reprocheriez-vous les crimes de Vichy au Roi Soleil? L'Etat français à Sigmaringen, invité par le Reich, Bonaparte aurait-il pu seulement l'imaginer?

Par surcroît, je crois sincèrement que l'Angleterre, si elle n'avait pas existé, aurait manqué à la France. Peut-on jamais faire preuve de grandeur sans un concurrent à sa mesure?

Pourtant, toutes ces considérations me paraissent vaines, dans la mesure où, une nouvelle fois, on ne réécrit pas l‚Histoire. Celle-ci s'impose, crue, impitoyable, parfois cruelle? comment oublier Trafalgar, Mers-el-Kebir, Dakar?

Un de vos hommes politiques, candidat malheureux à la dernière élection présidentielle a récemment déclaré quelque chose comme: «Je fais davantage partie des responsables politiques qui se répètent que de ceux qui se contredisent.» C'est également mon cas, et à mon sens, pour le service de la nation, c'est une grande et rare qualité. Je terminerai donc ce message en revenant rapidement sur le rapport particulier qu'il m'a été donné de lier avec la Grande-Bretagne. Ce rapport, évidemment, conditionne fortement mon idée du sens des relations franco-britanniques.

Par contraste avec ce que je comprends de l'époque dans laquelle vous vous trouvez, de mon temps, l'on naissait le regard tourné vers l'Est. Vingt ans après l'humiliation de 1870, il ne faisait déjà plus guère de doute que nous affronterions encore la Prusse, l'Allemagne, à laquelle il fallait bien reprendre l'Alsace et la Lorraine. J'ai grandi dans cette atmosphère et c'est tout naturellement qu'à l'école, j'ai appris l'Allemand. La langue de l'ennemi, certes, mais également une langue de culture incontournable.

L'Angleterre apparaissait alors comme un voisin hautain, qui avait déjà avoué qu'il n'avait «ni ami, ni ennemi, mais seulement des intérêts.» L'année de ma naissance, en 1890, lors du partage de l'Afrique entre les puissances coloniales, n'avait-elle pas laissé à la France que les «sols légers (la Tunisie), alors que la Grande-Bretagne conservait les régions fertiles», selon les propres mots de Lord Salisbury, le négociateur de sa Majesté? Je n'avais pas huit ans lorsque survint l'humiliation de Fachoda. Le commandant Marchand, dépêché depuis le Niger (un périple de quelque 3 000 kilomètres!) pour des raisons scientifiques dans ce village du haut Nil, avec ses 8 officiers et ses 150 tirailleurs sénégalais, est enjoint, par le même Salisbury, de quitter Fachoda, où il a été rejoint par des troupes égyptiennes et britanniques. Alors que l'officier tint tête à la couronne dans l'attente d'une réponse du ministre des Affaires étrangères, le Quai d'Orsay céda finalement à la pression de la perfide Albion, le 3 mai 1898.

Cet épisode, marqué du sceau de l'abandon, déjà («Fachoda ne vaut pas une guerre !» avait dit le ministre Delcassé, sans doute pas plus que la Pologne, quelque 40 ans plus tard) est mon premier souvenir en matière de politique étrangère. Depuis lors, je crois avoir compris que les Anglais, et plus largement les anglo-saxons, ne sont pas fiables. L'apprentissage de l'Histoire, plus tard, me confirma dans cette idée. Dès leur indépendance obtenue, grâce aux Français et aux dépens des Anglais, les Etats-Unis ne renversèrent-ils pas leur alliance, préférant finalement les liens de l'idiome et ainsi, la facilité, à ceux que la loyauté aurait imposés?

Que dire, pour la période dont je fus le témoin, de la fuite de Dunkerque, de Mers-el-Kebir, du comportement des Anglais au Levant, tirant littéralement profit des affrontements entre Français Libres et troupes de Vichy pour affaiblir la France dans la région? Que dire de la duplicité de Churchill, méprisant, à l'occasion, de Gaulle et la France Libre, à partir de l'entrée en guerre des Etats-Unis de Roosvelt? Que dire de ce délire anglo-saxon qui consista à jouer un général contre l'autre (Giraud contre de Gaulle), à Alger, en 1943. Que dire de l'idée stupéfiante de l'AMGOT ?

Une seule conclusion, toujours la même. Celle qui m'a conduit à m'opposer à l'entrée de la Grande-Bretagne dans l'Europe. Il apparaît clairement que l'Albion ne jouera vraiment le jeu de l'Europe que lorsqu'elle y sera contrainte. En d'autres termes, tant que ses relations avec l'Amérique demeureront privilégiées, elle ne pourra constituer pour ses partenaires européens qu'une source d'embêtements. Car oui, je sais bien que la boîte de Pandore ne mettra pas longtemps à être ouverte, après que j'aurai disparu. Je sais que l'Angleterre rejoindra la Communauté Européenne. Est-ce un rêve de Guillaume qui se concrétisera alors? Je l'ignore. Je sais simplement que cela rendra la construction européenne plus difficile, quotidiennement, pendant un long moment. Mais après, lorsque l'empire américain aura rejoint les limbes de l'Histoire, dans mille ans peut-être, est-il inenvisageable que nous ayons à constater la grandeur de l'ensemble européen, sous l'impulsion conjointe de nations plusieurs fois millénaires, parmi lesquelles la Grande-Bretagne et la France? C'est tout le mal que je souhaite au club que je lançai avec Adenauer. D'ici là, une fois de plus, je vous souhaite bien du plaisir avec les descendants de Guillaume.

Bien sincèrement à vous,

Charles de Gaulle