Europe
       

       
         
         

Emma Beaubatie

      Cher général,

Dans vos Mémoires d'espoir, vous dites que «rien de grand ne peut être accompli sans l'Allemagne». Craigniez-vous cette puissance malgré votre affection particulière pour Adenauer?

Cordialement

 

       
         

Charles de Gaulle

      Madame,

Vous avez eu raison de souligner les liens étroits qui nous unissaient, Adenauer et moi- même. Ils sont à la mesure de notre appréhension, à chacun, avant la première visite du Chancelier allemand à ma résidence privée de la Boisserie, dès 1958. Mais la glace fut rapidement brisée entre nous et, en dépit du certain atlantisme qui fascinait l'Allemagne, Adenauer se montra tout aussi convaincu que moi de l'importance suprême du couple franco- allemand en Europe et de son exemplarité historique.

Car l'Allemagne a cessé de m'inquiéter: d'un point de vue strictement militaire, elle a été réduite à une puissance de troisième ordre. Mais en contrepartie, sa défense est largement assurée par d'autres pays: avec ce souci en moins, l'Allemagne peut consacrer une part plus importante de ses revenus à son développement. Elle est donc naturellement une locomotive de l'Europe, une puissance économique de tout premier plan. Et ce qui importe avant tout, pour l'Allemagne, c'est qu'elle puisse se trouver réunie, aussi rapidement que possible.

Et si j'ai écrit que rien de grand n'est possible sans l'Allemagne, c'est à cause de la valeur exemplaire, que j'ai déjà évoquée, de la réconciliation de nos deux grandes nations, après des décennies de haine féroce et les sacrifices de générations entières, de part et d'autre. Quelle que soit sa forme à venir, en effet, l'Europe devra continuer à se nourrir de cet esprit de réconciliation et de paix. Mais je sais également que parmi les grands peuples européens, l'Allemand et le Français sont les mieux à même de tempérer, ensemble, l'instinct de domination des anglo-saxons, dont l'emprise sur le monde s'est nourrie des deux conflits mondiaux du XXe siècle, pour s'exagérer encore dans la confrontation Est-Ouest.

Mais si j'ai eu raison, je pense que vous savez déjà tout cela...

Sincèrement à vous,

Charles de Gaulle