Élections
       

       
         
         

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      M. le Président,

Parmi les candidats déclarés, pour qui voteriez-vous aux élections présidentielles de 2002?

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Madame, Monsieur,

Lorsque j'ai reçu votre question, j'étais précisément en train d'adresser une missive d'encouragement à celui des candidats déclarés à l'élection présidentielle de 2002 auquel j'apporterais mon suffrage si j'étais encore un électeur au début du XXIe siècle.

C'est donc avec plaisir que je partage cette lettre avec vous, qui répond à votre interrogation. Je suis convaincu que le maire de Belfort ne m'en tiendra pas rigueur.

Sincèrement à vous,

Charles de Gaulle


«Colombey-les-Deux-Églises, le 1er novembre 1970


Monsieur le ministre,

Il pourra vous surprendre de recevoir un tel message. C'est que quelque magicien de l'ordinateur québécois a ménagé la possibilité à certains de vos contemporains de causer avec des personnalités disparues pour eux. Je ne peux, évidemment, vous en dire beaucoup plus. J'ajoute pourtant que l'un de mes correspondants m'a explicitement demandé de m'engager dans la campagne qui se dessine à un horizon que, bien sûr, je ne verrai jamais. Décemment, je ne pouvais faire cela sans vous en informer au préalable.

Je viens vous encourager, Chevènement. C'est à vous qu'incombe la tâche d'aller chercher les Français dans la bauge où ils se vautrent, une fois de plus. Les Français ne sont rien sans la France, et celle-ci semble condamnée à n'apparaître que par la manifestation d'hommes qui, pour avoir compris le privilège de sa place dans le monde et son incroyable complexité, fruit de l'immense richesse de son Histoire, ainsi que du sens de cette dernière, peuvent incarner la France. Vous le savez, Chevènement, vous êtes de cette trempe.

Je ne vous donnerai qu'un conseil. En effet, la société française a évolué de telle façon que je ne me sens plus qualifié pour préconiser une solution à ses problèmes. Tous ceux-ci, d'ailleurs, me semblent essentiellement imputables à la lente déliquescence du pouvoir politique, survenue depuis ma disparition, qui ne saurait désormais tarder. Je crois cependant que si la France se relève, si elle décide, en vous élisant, de tenir son rang à nouveau, un certain nombre de contradictions, un certain sentiment de perdition, un certain fatalisme coupable disparaîtront d'eux-mêmes, dans la perspective de l'effort et celle du salut.

Car, permettez-moi de vous le dire, ni la France, ni la République, ni la place incomparable qu'elles occupent dans l'Histoire des hommes ne sont solubles dans l'Europe que vous allez construire. C'est donc sans crainte, et au contraire avec confiance, que je vous invite à marcher vers cette Europe, qui, depuis la disparition de la Russie soviétique et l'avènement du monde unipolaire qui en résulte, semble tant peiner à exister politiquement, hors de l'ombre de l'Amérique.

De vos jours, une fois encore, suivant moi, l'état du monde est tel que la France ne peut plus s'y inscrire qu'en défaut. L'heure est donc venue pour notre pays de mener l'Europe en première ligne du combat pour l'homme. Car de tout temps, la seule querelle qui vaille est celle de l'homme. C'est l'homme qu'il s'agit de sauver, de faire vivre et de développer.

Et puis, les valeurs de la République sont bafouées par la «marketocratie» qui semble s'être emparée du monde, et qui porte en elle les ferments de l'individualisme, du repli sur soi, et pour tout dire, de la petitesse. Les citoyens ne seraient plus guère que des consommateurs, nom obscène qui renie, par essence, la puissance des hommes face aux marchés! Quelles autres réponses peut-on opposer à l'injustice mondiale qui s'est développée, sans que l'on puisse désormais mettre en doute sa profondeur, que la liberté, l'égalité et la fraternité?

Les Américains ne comprennent jamais rien, qui sont, pour une grande part, responsables de cet état de fait. Même après que leurs nombreuses fautes leur ont sauté au visage, sous la forme la plus terrible, de ce que j'en ai compris, ils semblent incapables de remettre en cause leurs certitudes aveugles ou leur conviction absolue d'être les meilleurs en tout, et surtout, les seuls qui comptent. L'heure est venue pour la France, disais-je, de mener l'Europe en première ligne du combat pour les hommes qui se sentent légitimement exclus de la prospérité de l'Occident. Telle est la tâche suprême et sacrée de la France, pour l'ère qui s'ouvre devant vous. Telle est votre tâche, Chevènement. Que la France, une nouvelle fois, éclaire la voie des nations, et en premier lieu, celle des Américains.

Il vous faudra du courage, mais vous n'en manquez pas. Il vous faudra de la persuasion, et vous en êtes doté. En outre, votre rhétorique vous servira: «Ce n'est pas le chemin qui est difficile, c'est la difficulté qui est le chemin.»- «L'important n'est pas d'où nous venons. L'important est où nous voulons aller ensemble.» C'est bien cela qu'il faut dire aux Français, et c'est bien comme cela qu'il faut leur dire. Mais redressez-vous, Chevènement. Dressez-vous encore, de sorte qu'aucun Français ne puisse manquer de vous voir! Et puis demandez-leur! Est-ce dangereux que de demander un monde plus juste? De quoi avez-vous peur, Français, sinon de vous retrousser les manches? Les valeurs de l'Europe que nous avons à construire, de gré ou de force désormais, pour donner un sens à tout ce qui, jusqu'à maintenant, s'est fait sans vous, ne valent-elles pas celles que les États-Unis distillent, partout dans le monde, le plus souvent sans égard pour ce qui ne tient pas de leur strict intérêt? L'Europe de Dante, l'Europe de Goethe, celle de Chateaubriand, de Cervantès et de Shakespeare n'a-t-elle pas davantage à offrir que l'Amérique des blue jeans et des sandwichs chauds?

N'est-il pas temps d'offrir au monde qui souffre les raisons d'espérer, un modèle différent, ouvert sur le Sud, par le biais, vous l'évoquez souvent, des relations privilégiées qui ont soudé la France au monde arabe, notamment méditerranéen? N'est-il pas temps pour vous de tourner la page de l'après-guerre froide et d'imaginer enfin un monde multipolaire, où la dignité de toutes les nations serait garantie? L'homme en sera-t-il jamais capable? Vu d'où je me trouve, je crois que vous avez votre chance, Chevènement. En vous encourageant, c'est la France que j'encourage. Soyez cette lueur à l'horizon de la France, cette flamme qui embrasera la résistance de notre beau et grand pays contre la loi des marchés.

C'est le retour du politique, vous l'avez dit devant la représentation nationale. Pour utiliser un autre de ces nouveaux termes abjects qui sont apparus dans le temps qui me sépare de vous, j'ajouterai qu'à mon sens, c'est le politique contre le marketing.

Le combat que vous entreprenez ne prendra jamais fin.

À vous lire,

Sincèrement à vous,

Charles de Gaulle»