De la CECA à l'UE
       

       
         
         

Emmanuel Hervé

      Mon Général,

Au lendemain de votre accession à la Présidence de la République Française, vous prôniez une Europe des Etats, une Europe non fédérale, une Europe où chaque pays garderait sa souveraineté. L'axe franco-allemand était pour vous déterminant, vous jugiez la Grande-Bretagne comme étant trop proche des Etats-Unis et par là même souhaitiez ne pas la voir intégrer la CEE. Sachez, mais ce n'est pas là le fond de ma réflexion, que de récents événements à l'échelle mondiale (je me trouve actuellement début 2004) vous ont donnés raison sur ces 2 points. Cette même Grande-Bretagne a finalement intégré la CEE, ainsi que quelques autres pays d'Europe continentale, de la Suède au Portugal, de l'Irlande à la Grèce. Des 6 que nous étions au moment où vous me lisez, nous sommes dorénavant 15, la Communauté Economique Européenne est devenue l'Union Européenne.

Et ce n'est pas fini !

Un confrère internaute vous demandait il y a quelques temps votre avis sur une éventuelle adhésion de la Turquie à l'Union Européenne (http://www.dialogus2.org/GAU/laturquiedansleurope.html). Vous répondiez alors assez sèchement, que pour des raisons purement géographiques, cela n'était absolument pas envisageable. Je suis de votre avis, non seulement pour des raisons géographiques mais également pour des raisons politiques.

Et bien que dites-vous du fait que 10 nouveaux pays vont ces prochains mois venir grossir nos rangs ? Ces pays sont pour la plupart issus de l'ancien bloc communiste, et ceux qui ne font pas partie de cette charrette sont en lice pour la prochaine fournée (ainsi que la Turquie d'ailleurs, comme l'était la Grande-Bretagne en votre temps).

J'ai craint, dans les années 1980, que l'adhésion de la Grèce, de l'Espagne et du Portugal, ne se traduise que par un nivellement par le bas du niveau social et économique européen. Il n'en a pas été ainsi, peut-être grâce à un étalement dans le temps de ces trois adhésions (entre 1981 et 1985). Il apparaît qu'aujourd'hui et en une seule fois, 10 nouveaux pays se remettant pour la plupart difficilement de plusieurs décennies de dictatures communistes vont du jour au lendemain se voir ouvrir les portes d'une union économique, sociale, monétaire (et oui mon Général, votre nouveau Franc a disparu au profit de l'Euro), au sein de laquelle la libre circulation des biens et des marchandises est assurée par la disparition des barrières douanières physiques.

Mon propos n'est pas de dire que les citoyens de ces Etats n'ont qu'à se taire et rester dans la mouise dans laquelle les ont mis leurs dirigeants des décennies durant, mais ma crainte est que ces même citoyens vont se voir ouvrir les portes d'un Eldorado dont ils ne songeaient même pas de l'existence il y a quelques années. Et aujourd'hui, je suis forcé de renouer avec les mêmes craintes que celles qui m'habitaient il y a 20 ans.

Pour en finir avec cette missive et pour vous formuler une question aussi claire que possible et comme vous les aimez , je souhaiterais connaître votre avis sur l'élargissement par l'est de l'Union Européenne.

Vous remerciant d'avance pour la réponse que vous allez me formuler, je vous prie d'accepter, Mon Général, la considération de mes salutations distinguées.

Emmanuel HERVE

 

       
         

Charles de Gaulle

      Bien cher ami,

Je me permets de vous appeler mon ami car je vous aime déjà beaucoup, eu égard à la hauteur de vue dont vos interrogations témoignent, à une période où celle-ci, je n'ai pu manquer de le constater, n'est pas si commune.

Oui. Moi, général de Gaulle, actuellement sur Dialogus, je confesse une nouvelle fois que je conserve sur le monde, sur l'Histoire et par conséquent sur votre époque, un oeil largement ouvert. Mais est-ce ma faute, à moi, si l'on sollicite continuellement mon avis sur cet avenir que la Providence, à travers Monsieur Dumontais, a cru bon de me dévoiler, mais après seulement que j'aie définitivement quitté le pouvoir?

Comme je le disais déjà récemment à Monsieur Collignon, je ne distingue pas de différence fondamentale entre les lignes de fracture du monde libre de 1969 et celles de 2004: il existe depuis près de mille ans, au sein même de l'Occident, un fossé culturel, traditionnel, idéologique et humain qui est fondamental et qui, depuis la chute du communisme, revient progressivement, presque insensiblement, au premier plan, commençant à nouveau de déterminer la politique internationale. Je veux parler de l'opposition séculaire qui voit s'affronter le monde latin, et au premier rang la France, au monde anglo-saxon. Ce n'est pas le seul clivage chronique que connaît notre planète, mais c'est à lui, quand même, que l'on doit qu'il existe sur terre deux systèmes de mesure concurrents, ou encore deux grands systèmes juridiques.

Car ces deux mondes intelligents qui ont trouvé le moyen de cohabiter en paix dans la même civilisation, celle Occidentale, n'en finiront probablement jamais vraiment avec leur rivalité, fût-elle désormais amicale.

Longtemps l'Angleterre fut, avec son Empire, la première puissance du camp anglo-saxon. Depuis 1917, à peu près, ce n'est plus le cas. En prenant part à la première guerre mondiale, l'Amérique démontra une puissance qui ne serait plus discutée, en même temps qu'un ancrage ferme dans le camp de la Liberté. Par là-même, évidemment, les Etats-Unis ont pris la tête du monde anglo-saxon au détriment de l'Angleterre.

Depuis lors une seconde guerre mondiale et une guerre froide, ayant scellé l'alliance des nations libres, ayant mis en exergue une opposition idéologique entre l'Est et l'Ouest, n'en ont pas pour autant amoindri la rivalité des pays, ou des groupes de pays, qui revendiquent chacun la création de la démocratie et des droits de l'homme. Je schématise à peine.

Mais voilà l'Europe, dans ses imperfections et ses contradictions, mais avec sa bonne volonté et un message incroyablement fort: en deux ou trois générations, il est possible de transformer des ennemis héréditaires en partenaires indispensables. Et un continent supplicié par la guerre se mue en un ensemble en paix!

L'Europe est en soi un message d'espoir au monde, et en ce sens, il faut qu'elle grandisse et se renforce. Cela ne signifie pas pour autant qu'il faille qu'elle croisse n'importe comment! Mais je le redis ici: c'est l'Europe, c'est toute l'Europe, de l'Atlantique à l'Oural qui déterminera le destin du monde.

Alors comment faire? car vous aurez compris où je veux en venir... l'opposition entre le monde anglo-saxon et le monde latin s'est transformée, à l'intérieur même de l'espace européen, en une opposition entre les partisans d'une Europe européenne telle que je l'avais définie, plus ou moins, et les Atlantistes.

Et pour faire le lien avec le fond de votre question, je puis dire que je crois que l'empressement à élargir l'Europe que vous constatez s'explique par l'espérance que chacun des camps entretient que l'élargissement viendra le renforcer. Et en face, la Pologne en tête, les futurs entrants font monter les enchères. C'est de bonne guerre, évidemment, mais moi aussi, ça m'agace. Même si cela n'est pas vrai en tout, loin de là, je suis d'accord avec Chirac lorsqu'il parle de l'éducation et de la politesse des anciens pays du bloc soviétique: vous, à votre premier dîner dans votre belle famille, vous êtes-vous plaint qu'on vous avait servi moins de patates qu'à votre voisin de table? Certainement, non! Vous êtes resté peinard et vous n'avez ouvert la bouche que quand on vous adressait la parole.

Il en résulte, pour l'Europe, les termes du débat suivants: qui dispose de la légitimité européenne? Quel camp a nourri la vision qui fonde cet ensemble apaisé et prospère? Qui veut donner à l'Europe une voix propre, claire et forte: indépendante? Qui, des principaux pays fondateurs de la communauté ou des agents de Washington, va construire l'Europe? Qui le doit? Voilà les questions qui vont déterminer la vie politique européenne dans les prochaines années que vous allez vivre.

Et puisque c'est vous, je vais même vous dire comment cela va se passer: car, même si cela n'est pas encore tout à fait clair à votre époque, il s'est déjà créé de fait, pour l'Histoire, une avant-garde européenne puissante et audacieuse, constituée de la France, de l'Allemagne et de la Belgique, notamment, et dont l'inspiration aura d'autant plus d'impact que ce noyau dur comprend qu'il peut avancer tout seul sur bien des sujets, jouer sur la valeur de l'exemple et laisser les suivants suivre... à leur rythme. Cela me rend optimiste, car cette avant-garde ne me semble pas menacer l'émergence d'une Europe des nations. Mais surtout, elle contribue à la naissance d'une voix européenne et forte, différente de celle de Washington, cette parole américaine quasi-évangélique qui commence à faire carrément peur. Mais je ne me lance pas la-dessus, sinon on ne va plus m'arrêter.

Je suis optimiste, disais-je, car j'ai jadis péché par pessimisme: avant de constater, grâce à Dialogus, que l'entrée de l'Angleterre n'avait pas complètement désintégré la CEE, je pensais que celle-ci ne se relèverait pas de l'arrivée des Britanniques. Et je crois que ce qui se prépare à Washington sera d'un précieux secours pour les Anglais, lorsqu'il s'agira pour eux de choisir pour de bon entre le Vieux Continent et le grand large...

Alors croyez en l'Europe, et militez pour elle: pour qu'elle soit européenne, et que ses décisions expriment la volonté de ses peuples, pas les basses manoeuvres de ses politiciens sans envergure. C'est ainsi que la France et ceux qui partagent sa vision européenne convaincront ceux de nos partenaires continentaux qui ne se sentent à l'aise qu'infantilisés, blottis sous l'aile de l'Oncle Sam.

Bien sincèrement à vous,

Charles de Gaulle