De Gaulle et la Gaule
       

       
         
         

Louis Martineau

      Mon Général,

Je suis prêt à admettre que c'est là une question bien bête, mais qu'est-ce qu'elle me tarabuste. Y a-t-il un rapport entre votre nom et la Gaule avec un seul "l", patrie de Vercingetorix et des fiers pavois.

Louis Martineau

 

       

 

       

Charles de Gaulle

      Cher Monsieur Martineau,

Malgré le grand nombre de spécialistes de l'Histoire qui se sont penchés sur la question que vous me posez, je vous surprendrai peut-être en vous disant que sa réponse n'est pas tranchée et que vraisemblablement, jamais elle ne le sera.

Ce qui est certain, en revanche, c'est que rien de ce qui touche à la France ne m'est vraiment étranger, et l'Histoire de notre cher pays, en particulier, constitue pour moi une véritable passion qui m'avait même conduit, vous le savez peut-être, à enseigner cette matière à Saint-Cyr entre mon retour de Pologne en 1921 et mon entrée à l'École supérieure de guerre l'année suivante. Aussi, si vous le permettez, je voudrais profiter de l'occasion que vous me donnez pour retracer succinctement l'histoire de la famille de Gaulle.

Mon ancêtre le plus lointain qui ait marqué l'Histoire de la France était un Richard de Gaulle qui fut, au tout début du XIIIème siècle, l'écuyer du Roi Philippe Auguste. Selon les sources d'information disponibles sur ce Monsieur, on le nomme soit "de Gaulle", soit "de Waulle", soit même "Dewaulle". Ceci tient au fait que, suivant les langages de l'époque, le "G" et le "W" pouvaient être utilisés indifféremment. Pensez au prénom médiéval Guillaume, dont William est l'équivalent anglais et Willhem, l'allemand. Et c'est de là précisément que vient le débat qui vous tarabuste et divise les historiens.

Si de Gaulle semble bien vouloir dire "le Français", de Waulle pourrait tout aussi bien signifier "le rempart" et aurait donné "the wall" en anglais. Un peu plus tard, en 1415, les récits de la bataille d'Azincourt font souvent mention d'un Jehan de Gaulle qui y aurait participé, bien qu'il fut, soi-disant, opposé au combat.

En tout état de cause, la famille de Gaulle, au moyen-âge, fait partie de la "petite noblesse d'épée". Au XVIIIème siècle, elle a gravi l'échelle nobiliaire jusqu'à la "petite noblesse de robe" et c'est comme Juristes de la Couronne que mes ancêtres s'illustrèrent, jusqu'à la Révolution quand mon arrière grand-père, Jean Baptiste Philippe de Gaulle, fut brièvement embastillé. En 1801, son fils Julien Philippe, mon grand-père, naquit, qui allait écrire une biographie de Saint-Louis puis se spécialiser dans l'Histoire de Paris.

Ma grand-mère, née Maillot, fut quant à elle un des auteurs les plus prolixes de l'Histoire de la littérature française à qui l'on doit notamment une biographie remarquable de Daniel O'Connell, l'inventeur de la Nation Irlandaise moderne, au début du XIXème siècle. De leur union naquit d'abord Charles, mon pauvre oncle qui fut paralysé très jeune et voua sa vie, de son lit, à la culture et l'Histoire celtes ainsi qu'à la composition de poèmes en breton. Puis vint mon père, Henri, qui enseigna l'Histoire et la littérature et m'en inculqua plus que le goût, le culte. Le benjamin de la famille, Jules, entomologiste émérite et membre de l'Institut, classifia quant à lui plus de 5000 espèces d'abeilles et de guêpes.

Voilà qui vous aura sans doute convaincu que la famille de Gaulle, quelle que soit la signification historique de son patronyme, contribua un peu à la grandeur de la France, descendante de la Gaule.

Enfin, pour ce qui me concerne, le destin qui me jeta hors de toutes les séries aura voulu que j'incarne à la fois la France et le dernier rempart à l'asservissement de la patrie sous le joug nazi.

Bien sincèrement à vous,

Charles de Gaulle