Comment expliquez-vous vos actions?
       

       
         
         

Paolo Iannetta

      Bonjour Monsieur Charles de Gaulle,

Je suis d'origine italienne mais je vis au Canada (Montréal). Je m'intéresse beaucoup à l'histoire socio-politique des peuples. Je sais que lors de la deuxième guerre mondiale, après le blitzkrieg des Allemands, qui avaient percé la ligne Maginot (eh oui, vous l'aviez prédit auparavant) et entouré l'armée française, vous vous êtes échappé de votre pays pour vous diriger vers l'Angleterre, n'est-ce pas? C'était probablement à Dunkerque ou tout cela c'est produit. Ensuite, grâce aux forces anglo-américaines, qui vous avaient soutenu avec du matériel militaire ainsi que leurs armées à faire la résistance aux nazis, vous aviez gagné la France pour libérer votre pays. Vous êtes rentré à Paris sous l'Arc de triomphe comme un héros national... grâce aux Anglais et aux Américains bien sûr! sans eux, vous n'auriez jamais eu les effectifs nécessaires pour combattre un ennemi aussi puissant que les Allemands. Mais vous étiez un héros, pas les Anglais. Pendant deux guerres les Anglais vous ont aidé, et qu'avez-vous fait? En 1967, lors de votre visite au Québec, à Montréal, vous avez crié votre célèbre phrase «Vive le Québec libre!». Vous avez déclenché un mouvement indépendantiste dans le pays qui est le plus affilié à celui qui vous a sauvé la peau pendant la première moitié du 20ème siècle. De plus, vous étiez contre l'entrée de l'Angleterre dans l'Union Européenne! Comment expliquez-vous vos actions?

J'aimerais aussi vous poser une autre question. Pourquoi-avez vous retiré les forces françaises subitement de l'Algérie? N'était-ce pas humiliant de perdre une guerre contre des combattants qui étaient auparavant les sujets des Français?

Et aussi, par simple curiosité, quel était votre vision de l'Italie pendant votre mandat?

Merci beaucoup pour votre temps,

Paolo Iannetta

 

       
         

Charles de Gaulle

      Cher Monsieur Iannetta,

Pardonnez-moi d'avoir traîné pour vous répondre. C'est que votre lettre est touffue.

Commençons par le début: les Allemands n'ont jamais percé la ligne Maginot. Ils se sont contentés de passer à côté, au milieu de la forêt des Ardennes (qui était tenue par l'état-major français pour une barrière naturelle infranchissable), et par la Hollande et la Belgique, deux pays neutres dont il semblait entendu que la résistance à l'avance allemande nous laisserait le temps de nous préparer.

Un mot sur la débandade de Dunkerque: très peu de Français ont effectivement pu profiter du retrait, organisé en catastrophe, des troupes britanniques. Et je n'étais pas du nombre. En effet, j'étais alors sous-secrétaire d'État à la Guerre et si je me trouvais à Londres, c'était pour rechercher, avec Churchill, les modalités d'un maintien de la France au côté de ses alliés britanniques, dans la guerre mondiale, malgré la situation tactique déplorable de la métropole. Lorsque le gouvernement dont je faisais partie est tombé, qu'il fut remplacé par le soi-disant gouvernement de Pétain, qui demanda immédiatement l'armistice, j'ai assuré Churchill qu'un grand nombre de Français allaient vouloir honorer la parole de la France et continuer la lutte au côté de l'Angleterre. Je lui ai également proposé de rassembler ces Français autour de moi et il l'a accepté, en me reconnaissant comme le chef de la France Libre. Dans les premiers jours de la guerre, la France Libre, qui allait devenir la France Combattante, a effectivement dû compter sur des prêts consentis par l'Angleterre, mais très rapidement, grâce aux composantes de l'Empire français qui se sont groupées autour du général de Gaulle, notre mouvement français combattant a pu subvenir à ses propres besoins et réaliser ses propres faits d'armes (armes payées comptant). À cet égard, l'histoire italienne a certainement retenu que les troupes de Mussolini avaient été défaites à Koufra, dans le Fezzan, par les forces françaises de Leclerc, qui combattaient au nom du gaullisme. Pareillement, Bir-Hakeim résonne toujours de l'action héroïque des légionnaires français, qui a valu à nos troupes les félicitations de Montgomery et l'admiration de Rommel. Enfin, c'est encore Leclerc et sa 2ème Division Blindée qui ont poussé la libération de l'Europe des nazis jusqu'au Berghof, le «nid d'aigle» de Hitler. Bref, l'action purement française, dans la seconde guerre mondiale, ne saurait être considérée comme anecdotique, et tous les Français combattants avaient adopté pour chef unique le général de Gaulle, depuis le 28 juin 1940.

Mais vous me prenez pour un ingrat, vis-à-vis des Anglo-Saxons, alors que vous ignorez certainement que pendant que mes troupes se battaient, au côté des Anglo-Américains, sur pratiquement tous les théâtres d'opérations de la guerre, je devais résister en permanence aux tentatives de ces mêmes alliés britanniques et américains, pour prendre le contrôle de territoires français. Ce fut le cas à peu près partout, de l'Amérique à l'Afrique et en particulier au Levant, que vous appelez désormais Proche-Orient.

Évidemment, la France et les Français étaient reconnaissants à leurs puissants alliés d'avoir concouru à la Libération du pays, mais cela ne change rien au fait que les Anglo-Saxons se soient montrés égoïstes et duplices pendant la guerre, profitant de la faiblesse momentanée de la France pour tenter de l'affaiblir durablement. Ainsi, sans moi, il n'est guère de doute qu'à la libération de l'Europe, la France aurait été considérée par les Alliés comme une puissance ennemie et donc vaincue. En conséquence, si j'étais un héros à mes propres yeux, ce serait bien davantage pour avoir résisté aux alliés que pour avoir défait les nazis.

Le Québec Libre n'a évidemment rien à voir là-dedans. Vous écrivez que j'ai provoqué un mouvement indépendantiste, dans le Canada Français. Mais étiez-vous là, cet été-là, de 1967, pour constater combien l'aspiration indépendante était forte, au sein du peuple Québécois qui m'accueillait avec tant de ferveur? Avez-vous vu, comme moi, les milliers de pancartes qui portaient ces simples mots: Québec Libre, et qui s'agitaient frénétiquement, tout le long du chemin du Roy? Ce n'est pas moi qui l'ai inventée, cette expression: elle est purement québécoise! Et moi, aurais-je pu résister à ce clin d'oeil fraternel à cette France Libre que j'avais inspirée, plus de vingt ans plus tôt?

Voilà, Monsieur, ce que je pouvais vous dire pour tenter d'équilibrer votre vision des choses, qui me semble plutôt hémiplégique. D'autres lettres, sur ce site, vous apporteront des précisions complémentaires, si vous avez la patience de vous y plonger. Je vous conseille notamment celles qui concernent l'OTAN, qui vous éclaireront sur les relations de De Gaulle avec les Anglo-Saxons. D'autres, nombreuses, évoquent le Québec Libre.

Sur l'Italie, enfin, je puis vous dire que c'est un grand pays, et que les Italiens forment un grand peuple, dépositaire de l'héritage premier de notre civilisation latine.

Sincèrement à vous,

Charles de Gaulle